Des Bouts Gisent Sur Le Gâteau [I] par Hug

 
Émerveilleux z'Anniversaire

 
Tout à l’heure, tout proche, je fête mon anniversaire. Chaque année la même angoisse, aurai-je suffisamment de souffle pour calmer la flamme des bougies ? De décennie en décennie la population de petites chandelles prend plus de place sur le gâteau, l’augmentation de la densité démographique de ces individus au teint cireux oblige, avec la régularité de l’apparition d’un jour supplément au mois de février, à agrandir le plat à tarte. Je suis gourmand, pas d’embarras versant appétit et de toutes les manières j’aime à partager seul avec moi-même le moment déchirant où je quittai ma mère dans une déferlante tiède. Ce qui m’inquiète reste ma capacité à déclencher par ma soufflerie pulmonaire l’ouragan qui éteindra, d’un coup, l’étincelant rappel des ans qui passent.
 

Il y a peu j’avais du mal à… à quoi donc déjà ? À respirer ! C’est l’asthme m’avait déclaré le médecin. J’avais compris l’isthme, je pensai C’est chic ! un isthme, un isthme national pour maladie ça vous fait souffreteux respectable, sérieux face à l’assemblée des bien-portants. Non ! M’sieur, asthme, vous respirez mal, de plus vous entendez de travers et votre mémoire parait mitée, il faudrait songer à rejoindre l’essaim, l’hiver est bien entamé pour vous semble-t-il.

Je suis rentré chez moi, déçu, la reconnaissance nationale me passait sous le nez pour me laisser avec une affection inconnue de moi. À la maison j’ai consulté les dictionnaires, pas le Vidal, je ne suis pas docteur, mais bien banalement le Robert Petit et La Rousse, celle avec les pages roses. J’ai lu qu’un certain Marcel Proust, écrivain, avait souffert d’asthme malgré son habitude à se coucher de bonne heure, à boire son thé tiède augmenté d’une et d’une seule madeleine pour toute collation de seize heures trente-deux. J’ai aussi un rituel de sommeil, je dors sur le dos, les poumons bien à plat, à l’horizontal, cela depuis ma première nuit hors de la nacelle maternelle.

 

Je vieillis, toutefois je sais encore compter, malgré ma mérique… ma mémopo… hum !!! mémoire, c’est ça, malgré ma mémoire en fuite. Je triche un peu, je garde, d’une année l’autre, chaque bougie supplémentaire, la range dans une boite d’allumettes, sur le côté j’écris la date, toute la date : le jour, le quantième, le mois, l’année, j’ajoute un mot de météo et la bougie nouvelle devient ancienne prenant sa place sur le rayon auprès de ses consœurs jusqu’à retrouver, toutes, vertical éclat à l’anniversaire suivant. J’en suis ainsi à ranger les choses qui comptent car en réalité c’est surtout ma mémoire qui est asthmatique, j’ai peur d’oublier mon âge et oublier son âge c’est un peu s’oublier soi ; je ne veux pas m’oublier.

 

Cette année le 16 est un jeudi, tout va tout bien, réveil et lever à la manivelle, j’ai retrouvé mes charentaises en cherchant mes chaussettes, dans le réfrigérateur. La tarte est au poil bien que garnie de pommes en tranches. Je suis seul, le chat est sorti, un rendez-vous souricide sans doute, matou coupé, il n’a crocs que pour les souris vertes celles qui courraient…  

 

Tout est prêt depuis hier soir, les bougies, une centaine cette fois. Hé ouais !!! on dirait pas hein ? Mais vous ne me voyez pas, c’est chanceux, le temps et l’asthme rendent mou, une vraie guimauve ma carcasse, le soir avant de m’étendre pour la nuit je ressemble vraiment à une bougie fondue, un joyeux anniversaire tous les jours. Ce matin je souhaite me souhaiter le siècle en artifice, à la spectaculaire, je vais brûler les chandelles par les deux bouts, une merveille d’anniversaire je veux. J’ai réussi à ouvrir la bouteille de champagne la semaine dernière, elle attend depuis sur la table. Allumer la forêt de cire me prend du temps, je me brûle à l’une, en étouffe d’autres, l’allumette expire… je m’énerve, je m’essouffle, c’est pire. Illuminer mon Versailles pâtissier prend long moment. Enfin les flammes dansent à la mèche. C’est beau ! Je me verse un gobelet de champagne débullé. Je me troche les commissures. Bon ! Hé bien Pépère c’est le moment, une grande goulée à prendre, bien pincer les lèvres façon cul de poule et…

 

Trois jours plus tard la gardienne, inquiète de ne pas me voir à la fenêtre m’a fait visite. J’étais assis, la face plongeant dans la tarte aux pommes et les bougies froides, comme moi, les cheveux et les poils d’oreilles grillés. Le chat avait gaillardement dévoré ce qu’il pouvait de mon gâteau d’anniversaire, je ne lui en veux pas, je m’inquiète un peu pour lui, pour ce qu’il va devenir, lui offrira-t-on des souris vertes ? Le médecin a conclu à un coup d’asthme violent provoquant malaise, étouffement, arrêt de cœur et fin du bal.

 

Mon dernier souffle fut pour une centaine de bougies d’anniversaire, le mien et tomber dans les pommes pour de vrai, qu’espérer de mieux ? 

2026.04.16. jeu.

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