Ce Siècle Avait... par Thierry


 
59 et les clous

 

Pourquoi remuer le clou dans la traverse ? Traverse ridée et écornée par le temps d'ailleurs, qui retient de moins en moins ses clous. C'est un signe ! 59, tout de même, c'est le siècle dernier. En c'temps-là, l'an 2000 était loin tout au fond de l'horizon, presque inimaginable, un mirage. Mais alors, que du bonheur : les voitures volent, tout le monde se fait risette, tellement qu'on est éduqués et libérés de la besogne fastidieuse par le progrès, on croule sous les loisirs... la lune, c'est le trottoir d'en face et l'arthrose, c'est une autre galaxie. On sait même plus ce que c'est que la pauvreté ni la guerre. Comme quoi, les lacunes et carottes de la prédiction restent un placement sûr. C'est à croire que le lambda aime l'entubage depuis... pfff ! bien avant même.

Bon enfin, voyons un côté réjouissant à cette année 59 : c'était un très bon cru. Qu'on m'a dit, hein ! Personne n'a eu l'idée de m'en mettre dans le biberon. Pardonné, ça aurait été du 58, et même, j'avais bien peu de chance de chavirer des papilles. Mais une p'tite boutanche de côté, ça aurait pas été de refus, ça me donnait de l'avenir. Vu les quantités ingurgitées de l'époque, personne se serait rendu compte. C'est pas ça qu'aurait sahelisé un seul gosier. Mais alors là, pour lui espérer vieillir un peu, il aurait fallu bien le planquer le millésime... organiser une garde, des rondes, alarmes... inviter que du sobre trié sur le volet. Bon, ça été plus simple ; y'a pas eu de prise de tête ni scandale, tout a été bu. 

Faut pas aller croire non plus "Ah bon c'est que ça 59 !" Non y'a eu d'autres côtés positifs.  Plein ! Y'a eu... C'est cette année... Y'a eu d'autres naissances aussi... Voyez le filon avec eux, les autres ciquanteneuvards(es). J'aime bien partager. Pour mézigue, après une entrée comme ça dans le capharnaüm, vous comprenez qu'il est bien difficile de vivre sans séquelles sournoises ni traumatismes toqués. Comme résister à collectionner les gommes...ou les clous de traverse de chemin de fer, tout rangés bien alignés, s'essuyer le pieds en sortant, manger ses crottes de nez... Faut être connaisseur, aimer la curiosité pour apprécier. De toute façon, qu'on le soit ou pas, le temps lui continue de filer immuablement... et se contrefout bien de tout ça. Si loin derrière ou devant, que nous les comiques de l'éternité, on manque de grandeur. Que ce soit en durée humaine, géologique ou astronomique ; il passe, ne s'intéresse à rien et efface tout. Y'a pas plus neutre. D'où d'ailleurs l'expression : réglé comme une montre suisse.

Comme en passant, il m'a pris la main et benné dans son sillon perpétuel, pareil tout un chacun, je n'ai pas pu rester peinard bien longtemps au biberon, câlin, dodo. Plus de couches avant quatre-vingts, quatre-vingt-dix ans ! Si tout va bien d'ici là ? Y'a fallu commencer à marcher, areu-areuter, se brûler, véloter, écoler, chiftiser, jaspiner, bricoler... enfin démonter et tout laisser en plan. Que ça s'arrête pas : de remuer, découvrir, cabocher, regimber, à en fatiguer les parents et finir "pour ton bien" chez les curés.

Faut pas croire au miracle. Malgré le goupillon, les tours de cour et la génuflexion, la greffe de la foi n'a pas pris. Cependant quelques fondements rudimentaires de l'existence ont fini par trouver une p'tite place dans ma caboche. Hors l'arrachage des betteraves, les maths, les pastilles Valda, il y eut aussi de la forge. Ah là ! Des clous, je peux dire qu'on en a brassés, frappés, maltraités plutôt. Pas qu'on faisait des reconstitutions de la fête à Jéjé à la moindre occase. Non ! c'était beaucoup plus terrestre, les incontournables de la vie du collège. Tous les ans, on avait droit à nos une ou deux séances de façonnage de clous en fer forgé. Clous, qui n'étaient pas du spectacle, mais que nous avions ensuite le béat plaisir d'exposer et vendre sur un stand, lors de la kermesse de l'école. Bon là aussi, faut être honnête, pour un bon nombre d'entre eux, question art, ça dépassait pas l'abstrait ou la bizarrerie. On sentait la lourdeur du marteau, l'enthousiasme défaillant. Le fait-main par contre ne faisait aucun doute, exceptés ceux de Varlope, un peu homme à tout faire (nous faire faire), il n'y avait que de la pièce unique. On voyait bien à la tête des acheteurs, que la charité était plus vendeuse que le besoin. Le dernier acheteur avait bien du mérite.

2026.05.21. jeu.

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Petite Annonce Pas Très Moniale par Thierry


 
La dulcinée du Chasseur français

 

Bonjour, tendre et désirée Chose (ne sachant pas votre prénom)

 
 
Vous venez de faire paraître une annonce dans le magazine multiculturel "Le Chasseur français" et je peux le dire sans rire : vous avez bien fait ! Dans les lignes de cette revue, je sais deviner les affinités et flairer la bonne occase. Par tout ce qui nous rapproche, vous êtes celle à ne pas louper. J'espère juste ne pas vous ébaubir trop puissamment, ni vous enflammer.

Tenez, vous aimez les animaux ? Eh bien sachez, que vous avez réveillé en moi le cheval fougueux, qui par les steppes sauvages, pourchasse inlassablement le bison. Mais juste pour faire une photo, car j'ai un bon boucher près de chez moi et pas de congélateur. Du grand air, j'en conserve quelques boutons, car autant le bison me craint, le moustique m'adore. Mais vous verrez, on s'habitue à cette constellation sans cesse renouvelée et trouverez rapidement ma compagnie avantageuse, au moins pour être ignorée de ces sales bestioles. Je pense que c'est très appréciable, quand on est une femme.

Grand amateur de ces lectures, qui vous emportent à l'infini et vous bouleversent, je suis un fidèle et heureux abonné au "Chasseur français". Pour rien au monde, je n'en louperais un numéro et j'en suis récompensé d'alléchantes recettes ou du bénéfice d'un abonnement au tarif préférentiel. Je suis tout autant un inconditionnel de culture, je fais pousser des courges magnifiques, qui font des envieux, tout comme ma belle récolte de patates l'année dernière et il y a des géraniums aux fenêtres du salon et de la cuisine. J'ai signé les pétitions pour la préservation des cabanes de chasse des bois Foissnas, pour l'indépendance du Bugey tropical et pour l'interdiction de l'arrachage sauvage des clous de traverse de chemin de fer. Je ne cherche pas à me vanter, mais outre l'engagement, vous pouvez mesurer l'ouverture d'esprit et l'enracinement rural qui m'animent. Et le pompon ! Pour vivre toute l'intensité de cette délassante et savante agitation et vous imaginer saliver d'envie de la partager, songez que je suis le conducteur enflammé d'une éclatante et ronflante Simca Aronde avec, top des options, un auto-radio et des sièges couchettes. Je puis l'affirmer : la nationale 7 ne me fait pas peur !

Vous voyez à ces quelques lignes, combien vous m'ébranlez, jusque dans mes plus symphoniques élans. Je me vois déjà cheminer, folâtrer, palabrer, jubiler, exulter... en une somptueuse compagnie, revêtant vos traits. D'ailleurs en parlant de trait, j'aime aussi les chevaux de trait. Du ferme, de l'énergique, de la croupe, bon sang ! Du galop souple et léger du camarguais, je cavale guilleret à celui puissant et lourd d'un comtois, sans que l'on s'en rende compte... comme on retourne un steak dans une poêle. Vous qui aimez les animaux, pouvez juger de ma polyvalence. Je piaffe fébrilement de gourmandise, en vous idéalisant comme un double picotin d'avoine.

Evoquons enfin votre rêve d'une maison blanche. Hélas, je ne l'ai pas. Mais ne soyez pas désespérée pour si peu. Primo la barbouille ça peut se faire et deuzio, il y a quand même du blanc, plein de blanc, dans mon existence. Mon Aronde est blanche, avec un petit liseré noir pas piqué des hannetons, j'aime beaucoup le blanc du Jura et je possède une trousse de toilette et une valise blanches. J'ai également une sœur, qui s'appelle Blanche. Elle est à la faculté de médecine. La pauvre est mort-née et elle est exposée dans un bocal sur une étagère. Les étudiants toujours facétieux, ont donc baptisé ce lieu la salle Blanche. Pour finir en beauté avec le blanc, je suis l'heureux papa d'un poisson rouge albinos. Il est blanc avec des yeux rouges, on dirait un bâton de surimi. Du coup il s'appelle Surimi.

J'arrête là, pour ne pas vous effaroucher d'une maladroite incompréhension de mes capacités, ou faire naître en vous, rongée sadiquement, les tourments de l'impatience. Il y a bien le temps ! Vous avez déjà un étalage garni de mon sérieux et de mon entrain ! Vous voyez que c'est du mijoté aux p'tits oignons et une sauce bien liée. Alors ! Rencontrons-nous d'abord et vite ! Soupesons l'audacieuse destinée que réclament nos semelles... ensuite séduisons-nous lentement au gré de pittoresques aventures, d'agri-cérébrales cultures et de truculentes révélations. Je ne vous donne pas mon numéro de téléphone, car j'en ai pas. Il ne me servirait à rien, je suis un peu sourd. Malgré cela, je reste à votre écoute, fringuant et lumineux, à l'affût de votre babil enchanteur dans "Le Chasseur Français". J'entreprends derechef une surveillance enragée des annonces, avec néanmoins l'étalage de toutes les plus onctueuses politesses d'usage.

 

P.S. : Foin de "Chasseur français", j'ose brûler les étapes, je mets mon adresse au dos de l'enveloppe

2026.05.21. jeu.

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Ce Siècle Avait... par Emmanuelle


 
Ce siècle avait soixante-deux ans.

Ma gare de départ, magnifique et entretenue avec soin, entourée d’un vaste jardin aux senteurs de tilleul ; il faut dire que le chef de gare, qui fût aussi mon aïeul, était un passionné du bricolage en tout genre. Quant à la cheffe de gare, il paraît que mon arrivée l’a tellement tourneboulée qu’elle en a fait un malaise, sans conséquence heureusement pour elle.

Pourquoi cette gare de départ fut-elle celle-ci plutôt qu’une rose maternité impersonnelle, je n’en sais fichtre rien. Mais ce que je peux vous dire, c’est que cette maison, qui depuis a été sacrifiée à un remembrement citadin est toujours présente en moi. J’en garde son parfum, ses bruits bien spécifiques de craquement de parquet, de porte qui claque… une fascination pour les carreaux de ciment et leurs motifs colorés. La lumière aussi qui filtrait différemment selon les fenêtres. Je crois que je pourrais en parler des heures tellement sa palette sensorielle demeure, et confidence pour confidence, aujourd’hui encore il m’arrive d’y retourner pour le plaisir.

Point de nostalgie, que du bon. De la gratitude d’avoir eu un tel berceau et de savoir le maintenir vivant, bien au-delà de sa matérielle destruction.

2026.05.21. jeu.

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Ce Siècle Avait... par Ghislaine


 
Ce siècle avait…
ou
   Voyage ferroviaire, de Victor Hugo à Salvador Dali

Un gros clou rouillé retrouvé sur une voie ferrée désaffectée et de plus, un clou millésimé…

Sur ce clou, la date de son année de naissance. Pour Victor Hugo « Ce siècle avait deux ans », pour elle ce siècle avait une cinquantaine d’années.

Ce gros clou rouillé, offert et joliment présenté dans une éprouvette personnalisée, fit remonter en elle des bouffées de souvenirs.

 

Cette année-là, sans crier gare, elle ne rata pas le départ et fit son apparition sur terre. Pour sa mère, même pas de salle d’attente, le bébé avait hâte de connaître le monde.

Ses premières années, elle les vécut à la campagne, dans une ferme, au milieu d’arbres, de prés verdoyants, de sentiers ombragés. La liberté, le bon air de la Bresse. Ce fut le premier wagon accroché à la locomotive du train de la vie.

 

Puis vint le deuxième wagon. Quand elle eut trois ans, ce fut pour ses parents, un premier choix d’aiguillage : une sorte d’exode. L’attrait d’une ville artisanale et industrielle offrant de nombreux emplois. Une ville avec ses inconvénients mais une ville gaie, vivante, avec des ouvriers solidaires. Le Lundi de Paie, c’était la fête.

Pour elle ce deuxième wagon fut aussi l’école maternelle, l’école primaire et la période lycée de onze à dix-sept ans, en internat. Un internat sévère où l’on n’avait pas intérêt à dérailler.

Chaque lundi, tôt le matin, le quai de la gare. Mais, dans cette gare-là, elle n’eut pas, hélas, le ressenti de Salvador Dali « J’ai eu à la gare de Perpignan une espèce d’extase cosmogonique ».

Le quai de la gare donc, le coup de sifflet du chef de gare et en route dans le tortillard, un omnibus avec onze arrêts. Quelques cahots sur le ballast.

 

Un compartiment où des places étaient gardées pour les copains et où les autres passagers devaient patiemment supporter leurs jeunes enthousiasmes et leurs excès… surtout sur le magnifique viaduc de Cize-Bolozon. La rivière d’Ain doit se souvenir des petites pièces de monnaie jetées par les fenêtres que l’on pouvait encore ouvrir… rien à voir avec celles des TER ou des TGV !

Le passage redouté du contrôleur, certains d’entre eux prenant le risque de voyager sans billet.

Ce deuxième wagon fut également celui où elle passa de l’enfance à l’adolescence.
Il fut pour elle riche en amitiés, en amours de jeunesse, en travail sérieux mais aussi en révoltes, contestations, manifestations… MAI 68, Joan Baez, Bob Dylan, les festivals. De cette époque insouciante elle ne garde que des souvenirs heureux.
 

Puis il fallut accrocher le troisième wagon, celui de l’âge adulte. À construire avec ses choix : couple ou pas, enfants ou pas, responsabilités, un bon bagage pour une vie professionnelle épanouissante. Train de vie modeste et engagement dans des luttes ou grèves pour maintenir des acquis sociaux ou obtenir des améliorations d’un métier en perpétuel changement.

 

Ensuite la locomotive s’est un peu emballée, les années ont passé vite, de plus en plus vite, telle l’évolution depuis le train à vapeur jusqu’au TGV.

Elle aurait aimé rester au moins à la gare de ses vingt ans et ne pas voir se profiler le terminus

« Hier encore j’avais vingt ans » chantait Charles Aznavour.

C’était hier.

J’allais oublier, ses parents l’ont appelée … Micheline.

2026.05.21. jeu.

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