Ce siècle avait…
ou
Voyage ferroviaire, de Victor
Hugo à Salvador Dali
Un gros clou rouillé retrouvé sur une
voie
ferrée désaffectée et de
plus, un clou millésimé…
Sur ce clou, la date de son année de
naissance. Pour Victor Hugo « Ce
siècle avait deux ans », pour elle ce siècle avait une cinquantaine
d’années.
Ce gros clou rouillé, offert et
joliment présenté dans une éprouvette personnalisée, fit remonter en elle des
bouffées de souvenirs.
Cette année-là, sans crier
gare, elle ne rata pas
le départ et fit son apparition sur terre.
Pour sa mère, même pas de salle d’attente, le bébé avait hâte de connaître le
monde.
Ses premières années, elle les vécut
à la campagne, dans une ferme, au milieu d’arbres, de prés verdoyants, de
sentiers ombragés. La liberté, le bon air de la Bresse. Ce fut le premier wagon accroché à la locomotive du train de la vie.
Puis vint le deuxième wagon. Quand elle eut trois ans, ce fut
pour ses parents, un premier choix d’aiguillage : une sorte d’exode. L’attrait d’une
ville artisanale et industrielle offrant de nombreux emplois. Une ville avec
ses inconvénients mais une ville gaie, vivante, avec des ouvriers solidaires.
Le Lundi de Paie, c’était la fête.
Pour elle ce deuxième wagon fut aussi l’école maternelle,
l’école primaire et la période lycée de onze à dix-sept ans, en internat. Un
internat sévère où l’on n’avait pas intérêt à dérailler.
Chaque lundi, tôt le matin, le quai
de la gare. Mais, dans
cette gare-là, elle n’eut pas, hélas, le
ressenti de Salvador Dali « J’ai eu à la gare de Perpignan une espèce d’extase cosmogonique ».
Le quai de la gare donc, le coup
de sifflet du
chef
de gare
et en route dans le tortillard, un omnibus avec onze arrêts. Quelques cahots
sur le ballast.
Un compartiment où des places étaient gardées pour
les copains et où les autres passagers devaient patiemment supporter leurs
jeunes enthousiasmes et leurs excès… surtout sur le magnifique viaduc de Cize-Bolozon.
La rivière d’Ain doit se souvenir des petites pièces de monnaie jetées par les
fenêtres que l’on pouvait encore ouvrir… rien à voir avec celles des TER ou des TGV !
Le passage redouté du contrôleur, certains d’entre eux prenant le
risque de voyager sans billet.
Ce deuxième wagon fut également celui où elle passa de
l’enfance à l’adolescence.
Il fut pour elle riche en amitiés, en
amours de jeunesse, en travail sérieux mais aussi en révoltes, contestations,
manifestations… MAI 68, Joan Baez, Bob Dylan, les festivals. De cette époque
insouciante elle ne garde que des souvenirs heureux.
Puis il fallut accrocher le troisième
wagon, celui de l’âge adulte. À construire
avec ses choix : couple ou pas, enfants ou pas, responsabilités, un bon
bagage pour une vie professionnelle épanouissante. Train
de vie
modeste et engagement
dans des luttes ou grèves pour maintenir des acquis sociaux ou obtenir des
améliorations d’un métier en perpétuel changement.
Ensuite la locomotive s’est un peu emballée, les années ont
passé vite, de plus en plus vite, telle l’évolution depuis le train
à vapeur
jusqu’au TGV.
Elle aurait aimé rester au moins à la
gare de ses vingt ans et ne pas voir se
profiler le terminus…
« Hier encore j’avais vingt ans » chantait Charles Aznavour.
C’était hier.
J’allais oublier, ses parents l’ont
appelée … Micheline.
2026.05.21. jeu.
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