Gudule, le Sanguin Globule par Agnès

 
Érythropoïèse achevée, je sors de la colonne de fabrication : modèle Globule, couleur : rouge, immatriculation : Gudule, première mise en circulation : 17 septembre 2026 à 7h33 AM.

 

Un shoot d’EPO, je prends ma place dans le trafic. Écoulement fluide, léger ralentissement à l’échangeur de Carbonne : des vétérans, à bout de souffle, peinent à charger le fret de frais. Gonflé à bloc, j’attrape le fil rouge et irrigue les points névralgiques : Montcucq, La Tronche, Bidon, Sainte-Verge, le Fion, Ville Chauve, Messein, ça roule bien jusqu’au Mamelon de Montéton, là, un gros rouleur des Transports « Caillot de Latette » bouche l’artère, intervention des déboucleurs, on élargît, on dégage, ça repart. Sinon, la routine, cuisseau, boyaux, ciboulot tout baigne. Ma logeuse, CSP+, O Rh-, soigne son intérieur, condition optimum, air pur exempt de germes, carburant Excellium, conduite sportive sans excès.

 

Mais depuis le 21 septembre 2026, 4h21 PM, je suis un rescapé.

Alors que je circule en père veinard, membrane décapotée sur la route de Foix, je reçois une alerte des terminaisons nerveuses : incident au niveau de l’échangeur de l’Aisne, artère sectionnée, fracture ouverte en travers de la voie, glissement des parties séparées, mise en place d’une déviation par le col de l’utérus, évitez le secteur, péril immédiat.

Trop tard, j’ai loupé le canal de dérivation, je suis dans la zone interdite, impossible de rebrousser chemin, je lutte à contre-courant mais en vain, j’afflue inexorablement vers le point d’impact. Saint Pierre des Corps accueille-moi en ton paradis. Nous sommes quelques milliers dans la charrette, les premiers s’effondrent sur le revêtement, les autres se noient dans les fibres, c’est hémorragie, la fuite éperdue vers les replis, mes compagnons coagulent douloureusement sur le coaltar. Je m’apprête à rendre ma dernière bouffée d’oxygène lorsque j’entends :

« C’est drôlement saignard, bon dieu, pas de poche de O Nég en stock, branchez-moi le Cell Saver, elle est trop jeune pour mourir. »

 

Je suis exfiltré, brrr, ça caille... nettoyé, berk, ce goût d’antibiotique... et enfin réinjecté dans le circuit. Un peu groggy, je reprends ma place dans le trafic. Décorporation, lumière intense, rencontre d’un drôle de type, je ne suis pas près d’oublier cette expérience de mort imminente.

2026.09.17. jeu.

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Souvenir(s) De Rentrée(s)... par Agnès

 
  Rentrer au pays

 

- Pourquoi as-tu émigré ?

- Pour rien, j’ai perdu la mémoire, disons que j’ai été chassé pour que je leur laisse leur pain, là-bas... Mais je ne mangeais pas leur pain, c’est eux qui me l’ont pris.

- Et ici ?

- Ici, je bouffe un peu, disons que je suis tranquille... du travail à la maison, de la maison au travail.

- C’est à dire que tu es heureux ?

- Non, il y a les autres, ceux de là-bas, ceux que j’aime, je sais qu’ils sont dans la merde.

- Ça te plait de vivre en émigré ?

- Non !

- Pourquoi, il y a une raison ?

- Une raison, quelle raison, Bon Dieu, je n’arrive pas à me rappeler, vraiment je ne sais pas quelle raison. Je suis obligé d’être émigré, c’est le temps, c’est un temps, c’est le temps qui m’oblige, quand le temps t’oblige, te force, il t’amène partout ! Quand tout s’obscurcit, tu ne trouves rien, pas de travail... Tu es obligé de quitter les parents, les amis, le pays, le temps, je veux dire les oppresseurs...

- Et ici, le temps, les oppresseurs ?

- Ici, ils se font une couverture. L’espoir, je n’y crois pas, si le monde crève, viendra peut-être un autre monde mais nous on est foutus. La vie est un rêve pour les riches, un cauchemar pour les pauvres... La vie n’est pas éternelle, cauchemar ou rêve... ça passera. Celle-là n’est pas une vie, travail de bagnard pour salaire de misère, pas le temps pour un casse-croûte ou pour en fumer une... et j’en laisse... et j’en laisse.

 

Il est parti en 1980, ses billets d’aide au retour définitif en poche. À l’aéroport, il est passé aux toilettes.

- Plus rien à déclarer m’a-t-il dit en riant

- Pourquoi veux-tu rentrer ?

- Pour rien, j’ai perdu la mémoire.

Je l’aime. 

2026.09.17. jeu.

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Souvenir(s) De Rentrée(s)... par Monique

 
      Souvenir de rentrée

 

      On peut vraiment dire que je n’en menai pas large, le jour où je suis rentrée, pour la première fois, dans le cabinet de l'infirmière scolaire.

     

      Je tenais serrée, dans ma petite main tremblante, ma convocation pour une séance de vaccination gratuite. Nous étions, toute la classe, debout en file indienne, terrorisées, le visage pâle, les jambes flageolantes, une boule au creux de l'estomac, avançant pas à pas jusqu'au lieu du sacrifice, victimes innocentes offertes en holocauste au terrible Dieu BCG.

     

      Arrivée devant la grande prêtresse, personnage effrayant tout de blanc vêtu, chacune à notre tour, nous devions présenter la chair tendre de notre bras à ses douloureuses scarifications, pratiquées à la chaine et sans ménagement, afin de nous inoculer le vaccin tant redouté.

      Certaines pleuraient et auraient bien voulu s'enfuir, mais d'impitoyables cerbères étaient là pour prévenir toute tentative d'évasion. D'autres encore s'évanouissaient lorsque le monstre inhumain, armé de son vaccinostyle, martyrisait leur épiderme délicat.

 

      Alors là ! pas question que je flanche, me dis-je, en serrant les dents. J'avançai tête haute pour affronter l'indicible épreuve, faisant face vaillamment et plongeant, avec défi, mon regard dans celui de la monstrueuse créature dressée devant moi. J'encaissais sans broncher ses cruelles lacérations puis je m'éloignais, me redressant de toute ma taille, fière de mon courage et d'avoir grâce à la puissance de ma volonté pu supporter ce terrible moment.

2026.09.17. jeu.

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