Les mains pleines de cambouis, un mégot au coin des lèvres et un béret crasseux sur la tête, je me retrouve en salopette tachée, au milieu du fatras désordonné d’un hangar poussiéreux et mal éclairé. Le long d’un des murs, il y a quatre vieux tacots à moitié démontés, alignés côte à côte. Contre le mur vitré du fond, un établi encombré, une antique perceuse à colonne en fonte, un fût de deux cent litres ruisselant surmonté d’un gros entonnoir en fer blanc et un bout d’étagère garni de bidons, pinceaux, brosses, chiffons, boîtes et bazars divers. De l’autre côté, une enclume sur son billot de chêne, à côté d’une forge sûrement éteinte depuis longtemps, car envahie de toiles d’araignées et un chalumeau, dont il manque la bouteille d’acétylène. Un peu partout, des outils de mécanos posés là où ils ont servi pour la dernière fois, des caisses de pièces détachées, phares, rétros, courroies, visserie… Et, pêle-mêle, de la ferraille, des cartons et morceaux de bois de tailles et formes variées, dans tous les coins. Un des véhicules posés sur des cales, une Juva 4, a son capot démonté et un palan pendu au plafond est prêt à soutenir le moteur déculassé, que j’essaie de sortir de son logement.
Penché dessus, je remue énergiquement l’ensemble, vérifie que tout est bien desserré, fait levier avec un gros tournevis, force, recommence, pousse un juron, rerecommence, rererecommence. Rien n’y fait, rien ne bouge, rien ne couine. Je me couche dessous, pour contrôler si rien ne cloche par là. Je ne vois rien d’anormal. Sale gaille... ce satané moteur fait la forte tête. "Bon diou d’bon diou ! On va ben voir, c’qu’on va voir !" Après un réajustage de béret rageur, c’est parti pour badigeonnage et pulvérisation de gas-oil sur tout ce qui peut gripper ou coincer. Il en goutte de partout. En même temps, ça réactive le fond de parfum des lieux. Aussitôt j’enchaîne un nouveau round de lutte avec le bloc moteur, à tout le resecouer, le maudire, l’implorer. Peine perdue, ce bouzin est décidément machiavélique et veut m’en faire voir. Aux grands maux, les grands remèdes ! J’empoigne un pied de biche à la place du tournevis et je m’y remets avec fureur... et désespoir. Nib de nib, le moteur refuse toujours de se dégager de son logement. Faudrait trois mains au moins pour pouvoir forcer sur le pied de biche, bouger le moteur et tirer sur le palan en même temps.
Je sors sur le pas de la porte du garage et aperçois le fils du voisin. Il tourne en vélo sur la place en slalomant entre les arbres et en faisant des dérapages. Je le hèle, quand il passe près de moi. D’un coup de patin efficace, suivi d’une gerbe de gravier, il fait demi-tour sur place et se retrouve devant moi. "Eh petiot ! Viens m’donner un coup de main vite fait pour débloquer le moteur de la Juva. V’là plus d’une heure que j’m’esquinte dessus comme un âne et pas moyen". "D’accord m’sieu Gudule". Le gamin pose sa bécane et me suis à l’intérieur. Je lui montre le moteur et lui explique qu’il va le lever en tirant sur la chaîne de manœuvre du palan, pendant que j’ébranle tout l’ensemble et appuie avec la pince-monseigneur pour le faire riper. A peine a-t-on commencer la manipulation et en l’espace d’un éclair, d’une fraction de seconde, voilà t’i’ pas que le moteur se libère, monte en l’air sous l’effet de la tension du palan, pirouette, se fige un instant en l’air et retombe pile sur le garçon.
J’ai rien de rien eu le temps de faire. J’en ai le béret qui tremblote d’effroi, le poil hérissé. Je lâche tout et me précipite vers l’enfant. Ce que je vois est incroyable, invraisemblable, surréaliste ; je suis sidéré, scié, ahuri, médusé, pantois… J’ai les yeux qui battent la chamade. Je piaffe en rond sur place... Il n’y a pas une goutte de sang, pas un globule rouge ou blanc échappé, pas une égratignure, pas une fracture, pas un cheveu arraché, pas un hématome, pas même une rougeur, un ongle tordu. Par contre et je n’arrive pas à le comprendre ni le croire, le gamin est dans une drôle de positon, à rendre jaloux un fabriquant de casse-tête ou un contorsionniste pervers. Enfilé dans le moteur... Enfilé dans le moteur ! Sa tête sort par le deuxième cylindre… Par le quatrième, c’est la cuisse et la jambe gauches qui émergent… La jambe se plie et se déplie, comme un bras de cycliste qui veut tourner… Tournant la tête pour se regarder et cherchant à comprendre, le môme est debout en équilibre sur l’autre jambe, qui ressort par le dessous du bloc moteur. Un bras passe par un des orifices d’échappement et l’autre par un de l’admission. Il n’ose plus bouger, moi non plus.
De toute façon, ça ne servirait à rien. Le temps d’un flash, pompiers, infirmiers, médecins, rebouteux et tous les ferrailleurs du coin défilent et, bien que passionnés et émerveillés par ce cas, tour à tour, tous se déclarent incompétents, babas et désarmés. Le diagnostic est unanime, impérieux et irréversible : il n’y a rien à faire, aucune désincarcération envisageable. "Ce serait le tuer à coup sûr", affirme-t-on sentencieusement. Un mécanologue éminent surexcité me désigne le gosse : "Une pathologie stupéfiante, unique… Quelle merveille d’infirmité ! De l’art ! Vous le vendriez ?" C’est un cas rare ! L’enfant va devoir supporter ce corset improbable pour le restant de sa vie. Allez savoir pourquoi, une petite voix au-dessus de ma tête ricane en boucle : "Pas un globule rouge… Pas un globule blanc… Pas UN seul… Hors sujet ! Hors sujet !" Je pige plus rien de ce qui se passe. Que, qui, quoi ? Qu’est-ce qui m’arrive... qu’est-ce que cette machination ? Pourquoi moi ? J’ai pas le temps de chercher d’où ça vient, si je suis fou, ni la réponse. Un homme apparait cramoisi-furibard dans le garage. La trogne fermée et bien enfoncée dans les épaules, il vocifère : "Où qu’t’es Gudule ! Où qu’t’es charogne !". Il a les yeux pires que des canons de fusil et ils les braquent sur moi.
C’est le père du gamin. On l’a mis au courant de la situation et nom de nom, il m’avait déjà prévenu de foutre la paix à son fils... "avec mes bidouillages à la noix". Il m’a repéré. Il ne dit plus un mot, il regarde autour de lui et part dans un coin ramasser un bloc moteur, qui traîne là. Le voilà qui se lance à ma poursuite, en le brandissant au-dessus de sa tête. Il me hurle qu’il va m’enfiler bien profond dans le moteur, qu’il va faire une belle compression, que je vais finir pareil son loupiot, que je vais pouvoir en faire de l’intérieur, de la mécanique. Pensez si je détale, agoni, terrorisé. J’ai beau lui dire que je l’ai pas fait exprès, la fatalité, ça le convainc pas un iota et ne ralentit pas sa course. Ah mon genou qui péclote, il est vite oublié. C’est comme dans un dessin animé. Tous les deux on a les jambes qui font des tours complets et soulèvent un nuage de poussière derrière. D’abord dans le bâtiment, puis autour de la place, puis dans le village, puis dans la campagne... Cela s’arrêtera-t-il un jour ? Soudain, sans que je pige par qui, on me saisit le bras et le secoue brutalement.
Qu’est-ce qu’il y a encore ? D’autres poursuivants ? Des complices ? Mise à mort ? "Gudule ! Gudule ! Y’a quelqu’un dans la maison !" Craulé comme un prunier et toujours pourchassé, en pleine terreur et épreuve de survie, j’ouvre les yeux et aperçois le faisceau d’une lampe, par la porte de la chambre restée ouverte. Ni une, ni deux, je me mets à crier : "AAhhhhh !"… En se serrant contre moi, quelqu’un se met à crier avec moi : "Aahhhhhhh !". C’est quoi ? Où suis-je ? Réalité ? Cauchemar ? C’est lui ? Il m’a rattrapé, il va me rentrer dans le moteur… C’est l’horreur, la fin. Il est là ! La lumière de la lampe stoppe à la porte et une petite voix finit par dominer nos cris, à force de répéter : "Mais arrêtez de crier, c’est moi !" Blottis l’un contre l’autre, nous finissons par cesser de brailler. Ma compagne allume et demande : "Ben ! Qu’est-ce que tu fais là ?" Je sors enfin de mon tourment nocturne.
C’est une des filles. Elle a décidé de rentrer à la maison cette nuit plutôt que demain matin. Pour pas nous inquiéter, elle ne nous a pas prévenus. Pour pas nous réveiller, elle a allumé son téléphone plutôt que le couloir. Pour de l’incognito discréto, rien à redire, c’est une réussite de première bourre. Elles veulent savoir pourquoi je me suis mis à beugler comme ça dans le lit. Je leur raconte mes péripéties oniriques, la cavalcade en cours, lors de mon réveil brutal. Que je savais plus où j’étais, me voyais fini, embouti dans un moteur. Ma compagne explique, que m’entendant crier, elle s’y est mise aussi. Du coup, l’atmosphère se détend, ça fait rire tout le monde un bon coup. Sur un "sinon à part ça, tout va bien", chacun retourne vaquer à son sommeil.
2026.09.17. jeu.
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