Bien sûr, bien que Mauve nommée, je n’ai pas la couleur emblématique de la marque alpine, sauf pour les campagnes publicitaires, je me trouvais équipée d’une jupe dans la teinte de la charte, un peu ridicule mais j’avais signé le contrat, alors cornes basses et sourire large. À propos de mauve, une question me trotte encore entre les cornes : dois-je mon nom au chocolat ? ou est-ce excès de prétention que de songer que c’est par ma grâce et mon nom que la marque a fait le sien ? Le père Denis ne m’a jamais expliqué. Le père Denis c’est le fermier qui m’entretient, enfin je l’entretiens aussi, un peu, c’est un entretien partagé, on fait conversation, et pas qu’à la traite, à la douche, au bain parfois, on communique beaucoup, il dit que c’est important, je ne comprends pas toujours ce qu’il me raconte, il bougonne, il patoise, il saoule aussi quand il est gris surtout.
À propos de communication, François, le facteur à bicyclette, a laissé une lettre officielle du ministère de l’agriculture qui a rendu bien maussade le père Denis : le salon de Paris laisserait à ses portes la bovine espèce. Coup de bouse pour l’Denis ! Depuis il marmonne de l’incompréhensible, jure comme un maquignon et donne du « Fumier de fumier ! » à chaque piquet de clôture qu’il croise. Et il est gris du lever au coucher. C’est que pour l’Denis, le salon de Paris c’est son El Dorado, avec les tapis de paille ; les joyeuses sonnailles ; les défilés de bétail ; les gloussements et caquets de volailles ; le boire, la boustifaille ; les huitres et leur écaille ; les pains, la cochonnaille ; les fromages en ripaille ; les vins qui grisaillent ; les cortèges d’épouvantails ; les accessits au poitrail et évidemment les brillantes médailles
Je suis triste pour mon père Denis, il se donne de la peine pour l’événement, bleu de cotte neuf, bottes caoutchouc premier choix neuves, béret propre et brossé, on le prendrait presque pour un fermier qui cherche l’amour dans le pré. Mais c’est surtout rapport à ses efforts pour moi que je suis désolée. Il fait tout pour que je sois la reine du moment, régime alimentaire fait de foins fins fleuris et séchés au vent d’été, une cuvée spéciale moi, attentions mamelonnaires, soins esthétique, capillaire et dentaire, les sabots vérifiés, râpées et vernis, petites musiques douces à l’étable. Une vie d’impératrice, l’Denis me donne du Cléopâtre, ça me met le rose au mufle.
Pour ma part, je suis bien déçue de ne pas faire la virée parisienne. Au salon on fait salon avec les copines, les copains, pensez se retrouver une fois l’an, ça discute, ça ragote, ça rumine. On refait le monde et sa cour, la nuit beaucoup, accoudées au Bar à Foin, pour la note on tire à la courte-paille pour rire. La journée, avec la foule, discuter n’est guère possible, tous les naïfs extravagants qui n’ont jamais vu une vache vivante, qui confondent veau, vache cochon et pourtant parient sur nos origines. Afin d’éviter toute confusion les organisateurs doivent sur panonceau expliquer qui nous sommes, avec photo en situation agricole ; ridicule et désobligeant.
Il y a les faux connaisseurs, mais vraies têtes-à-claques, sûrs qu’ils ont devant eux un taureau, alors je me tourne, présente mon profil le plus représentatif de mon genre, rien à faire les crétins persistent prétendant, goguenards « Sacrément équipé le bestiau ! » Alors plutôt que de se mettre les cornes à l’envers, comme ultime pis-aller je leur tourne l’arrière-train et lâche un sonore « Bouse toujours tu m’intéresses. » Leur regard reste vide, doublement, la vacuité n’a pas de limite dirait l’astronome.
Accompagnant les encyclopédistes animaliers, les nez précieux. Ceux-là déambulent dans les allées, sac étanche à la main, à la moindre odeur suspecte la nausée les étreint, le visage enfouit dans le sachet, les épaules prises de soubresauts, ils jouent les geysers islandais, avec borborygmes et parfums d’intérieur remontant à flot. Évidemment les odeurs ! à force de masquer les leurs derrière des senteurs synthétiques, celles de la vie qui vit insupportent leurs fines narines. Quand, à nos arrières, cascadent cataracte et expulsion molasse, les visages se tordent, les nez se pincent, les haut-le-cœur font yoyo, à croire que princesses et comtes sont ces visiteurs délicats qui libèrent au fond de cuvette aseptisée d’inodores déchets organiques. Frêles humains qui comme nous vivez, n’oubliez point que d’éléments pareils nous sommes faits.
La visite des officiels m’est plaisir galopin, j’en redeviens génisse et galipette dans ma tête, cherchant la chose drôle qui fera sourire les voisines de stand. Passent et repassent les candidats, les ministres et l’apothéose présidentielle, l’assemblée offre de quoi noircir d’anecdotes savoureuses les inutiles carnets de traites que l’Denis garde en souvenir à la salle d’eau de l’étable. Habile à jouer de mes estomacs, je remugle à ma demande, et l’herbe, bien que fraiche, fournie du matin, même de premier choix, à la fermentation ça sent pas la chlorophylle, le maquillage télévisuel du chef de l’État a bien du mal à masquer la pâleur nauséeuse que mon haleine gâtée provoque en lui. Rien n’y fait, il en vient aux mains, caresses à la cuisse, tape-tapes à l’épaule, manquerait plus qu’il me bise le… bougr… mais il l’a fait ! Quel goujat !
Les jours sont longs sous les néons, les heures sont mornes sous mes cornes… Vient la fin des visites, les portes de la ferme se ferment fermes, sorties interdites, pas question que l’on paisse paisible aux Champs-Élysées sous les lumières de la ville, pas de visites aux folles bergères, pas plus qu’à Pis Galles.
Une année le beaujolais avait tant fait d’effet sur les agents de sécurité, que coiffées de nos couronnes de transhumance, douze d’entre nous avaient filé en douce pour une nuit parisienne. Navigation sur Seine pour jouer à chasser de la queue les mouches de bateau, déambulation frugale sur les tapis verts du Champ-de-Mars, visite du premier étage de la tour Eiffel (la descente donna des cornes à retordre), lèche-vitrines place Vendôme, remontée des Champs-Élysées d’un trottoir à l’autre en meuglant tout haut Il était une fermière – vous la connaissez sûrement : Trois pas en avant, Trois pas en arrière, Trois pas sur le côté, Trois pas de l’autre côté – qui nous a emmenées jusqu’à la place de l’Étoile pour quelques tours d’Arc de Triomphe. Le retour au salon se fit sous escorte policière, à pattes, les agents craignant que, ne trouvant pas laitues et frisées dans leurs paniers à salade, on ne se mettent à les démolir à coup de cornes dans la brume matinale.
Paris peut attendre après tout, les collègues s’en remettront. Pour ma part je ne regrette pas, le père Denis est plus calme. Les précédentes années, les préparations le faisaient nerveux, pas désagréable mais soucieux, et gris foncé dès passé le café de midi. Ces jours derniers, il sifflote en nettoyant l’étable, il sifflote en nous préparant pour la traite, il sifflote et chantonne des chansons douces pendant que de nos pis un lait mousseux gicle joyeusement, au grand bonheur des chats gourmands qui patientent en potiche. Et puis l’Denis il sifflote de la vie en eau, le soir ça l’aide à trouver ses rêves de médailles de salon. Moi, je l’ai ma médaille, toute l’année, de bronze, ma clarine adorée avec laquelle je marche pimpante, souriante et bienheureuse ; alors le salon…
2026.03.12. jeu.
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