Je sais plus quelle maladie, qui menace sournoisement notre espèce, fait hurler à la mort Titine, mon rural patron. Mais v'là ben quinze jours qu'il fulmine cramoisi, de la traite du matin à celle du soir. Au point d'avoir la main rugueuse sur mon pis et d'ajuster sans délicatesse le trayon, comme si c'te guigne était d'ma faute. Nul doute que le fromage va finir par s'en ressentir, au propre comme au figuré... tout comme mes stats de production, jusque-là affolantes. Comprenez que je m'sens un peu obligée à la générosité lactée, quand tous les matins je l'entend m'demander, regard de travers : "Alors la Jacqueline, qu'est qu'on fait aujourd'hui ? Du lait ou d'la viande ?" Mais là, c'est ni lait, ni viande qui le font groumer. C'est bernique pour sa foire à neuneu au salon de l'agriculture, qui lui reste de travers. Son expédition à la capitale, avec la casquette neuve et la salopette itou, y'en aura pas c't'année. C'te vertige... assommé, il en oublie la ration de tourteau et d'nous mettre Bach ou Mozart à l'étable.
Moi perso, j'vous l'dis franco : son salon de l'agriculture, il peut s'le coller où j'pense. J'en ai rien à foutre et même plus que rien. C'est un bonheur de pas y mettre un sabot. Je préfère mille fois glander au pré, à r'garder passer le chaland. Allongée et détendue en ruminant ray-grass et pâturins fraîchement broutés, plutôt qu'me faire étriller puis peloter les fesses pendant une semaine. Y'en a marre d'ces manies ! Même s'il n'y a plus l'grand Jacquot, qui paluchait tant et plus, vivement un mouvement meuh-too pour que ça change ! Et pourquoi avec nous et pas les cochons, moutons ou biquettes ou je n'sais quelle bestiole ? D'abord ! Bon, bon reste calme Jacqueline, va pas faire tourner ton lait.
Faut m'comprendre un chouille aussi. Quelles idées d'vouloir m'faire parader, jouer l'élégante, après m'avoir coupé les cornes ? Ah depuis ce jour, j'peux plus les blairer ces humains droit à tout. Sans mon trophée, ma coquetterie, mon ornement et accessoirement mon bouclier dissuasif, j'suis d'une banalité. J'me r'connais plus dans l'eau de l'abreuvoir, alors qu'avant j'en oubliais de boire. Du trop bref temps d'mes cornes, même Helmuth le taureau, c'gros frimeur, faisait pas tant l'mariole. Il prenait le temps de quelques courbettes et meuhnauderies autour de moi. Alors que là... plus de respect. Et ben c'est bien fait pour lui... ils ne lui ont pas coupé que les cornes.
Enfin ! Pas aller au salon, quel soulagement. C'est détente à la campagne au lieu de démence à la ville pour moi. Pas voir tous ces ignares en troupeau, avec leurs mioches braillards... même pas foutu de savoir si j'suis une vache, un taureau, un bison ou une crème de gruyère. Si, si, j'l'ai entendu : "Pourquoi elle rit pas la vache ?" Et rester plantée là toute la journée, avec un collier de fleurs à la place des cornes, pour qu'ils puissent faire leur selfie à la noix, avec leur tronche extasiée. À manger du foin, ils sont. Crounir d'ennui dans l'boucan, les néons, la ventilation, le sol dur, la cohue, les réflexions crasses, mêlée au vulgum bêlant, grognant, caquetant, gloussant, brayant. Sans compter la route aller et retour, debout dans une cariole puante... obligée d'écarter les pattes pour me stabiliser, qu'ça m'en gâte le sabot. Et pourtant c'te voyage annulé, j'en connais un qu'ça va lui faire un vache de mauvais souvenir... et pendant un moment.
Vivement qu'ça relivre du fumier au préfet, qu'ça rebrûle du pneu et grille de la saucisse aux ronds-points. L'Titine, va lui falloir ça... pour dégazer... comme une soupape de cocotte-minute, mais alors en mode locomotive à vapeur... un de ces panaches ! Il décolère pas, il en martèle la litière des arpions faut voir. Le salon, c'est sa sortie de l'année, ces vacances, sa récréation, SA cure. D'habitude, il en guillerette toute l'année, avec les souvenirs. Le premier prix à la limite, hormis son arrosage, il s'en contrefoutrait plutôt trois fois qu'une. C'est côté charcutailles, clacos et tire-bouchon qu'il rêvasse, qu'il salive... à pleine bassine... des coulées aux revers des manches à s'essuyer. Il en est à compter des bouchons ou des saucissons pour s'endormir, Titine ! C'est du meuhmorable, où il ne se rappelle plus de tout, mais qui va lui manquer. J'vous dis pas... un trou béant dans son existence, la pire désolation imaginable, une lacune inexcusable. Faut l'entendre... ses tirades : la tragédie déchirante, l'inconsolable douleur, l'atroce injustice. Le barouf qu'il te mène à l'écurie. Mettez-vous à sa place aussi. Quand il a vu l'titre en une de l'Éclaireur du pâturage : "Salon de l'agriculture : zéro bovin en vitrine", ça lui a fait un coup de friture haute tension, un flash abominable. Il s'est pétrifié, et là, son esprit a beugué, plus rien qu'un clignotement aveuglant : "salon de l'agriculture : zéro bon vin pour Titine". Il en est encore le poil hérissé.
Le comble ça serait que d'égarement, il vire de "non à l'abattage des bovins malades" à "en bonne santé pour l'étal du boucher".
2026.03.12. jeu.
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