« …Conséquemment à la décision du Comité de sélection des races bovines, je vous informe que votre vache Université, charolaise de 6 ans, a été nommée « Égérie du salon de l’agriculture 2026 ». Joint à ce courrier sa couverture de Miss à porter pour l’inauguration... »
Jeannot a 8 mois pour préparer la belle.
Il a pour elle les yeux de Chimène. Il redécouvre, s’il en était besoin, sa tête courte, son large museau, ses belles cornes arrondies revenant en croissant vers ses yeux, ses cuisses épaisses, son dos large et musclé et surtout ses flancs offerts comme des étendards immaculés.
C’est pour elle et les 60 autres qu’il se crève le squelette à longueur d’heures, de jour et de nuit et qu’il se mange le cerveau à compter les litres, vérifier les quotas et remplir la paperasse.
Son quotidien c’est le râle des bêtes, leur souffle quand elles se pressent, s’agglutinent, se bousculent sur la dalle souillée, ce sont les barrières métalliques qui vibrent quand les stalles s’ouvrent et se ferment sur les flancs crottés, c’est le clappement rythmé des trayeuses électriques et le ronronnement de la citerne.
« …Conséquemment à la décision du Comité de sélection des races bovines de ne pas participer au Salon de l’Agriculture 2026, nous vous informons que le Président a décidé… »
Jeannot a 8 heures pour se faire à l’idée.
Une vingtaine de reporters des médias nationaux et tout autant d’irréductibles de la grogne agricole ont envahi la cour de la ferme. Chacun avec son lot de questions gênantes où de revendications musclées. Sanglé dans sa salopette double zip, Jeannot, sérieux, résigné ce qu’il faut et pas bavard, à l’écoute de la voix des bêtes et des machines, se tient à l’étable.
Le Président, lesté de ses gardes du corps, du maire, du député de région, de trois représentants syndicaux, et de deux caméramans triés sur le volet fait irruption dans la stabulation. Les portes se ferment. La visite se fera à huis clos. Les bovins ne parlent pas, tout est sous contrôle.
Avant que le Président ne s’en aille, il ne sera pas dit qu’il n’a pas flatté le cul de la vache.
Université lui présente son meilleur flanc, immaculé, sur lequel le Président, tout sourire, pose sa main. Jeannot retire la bovine écharpe, sur l’autre flanc offert aux caméras et à la populace, on lit, joliment calligraphié par la main de Jeannot :
« Les manches des ministères c’est comme des fourches sans manches : inutiles »
2026.03.12. jeu.
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