Écrire Sur Partitions par Pascale

Sons et images

 

Un corbeau traverse la route. Il s’arrête, jette un œil à droite, à gauche puis repart. Sur le talus, la neige fond. À cloche-pied, le corbeau sautille jusqu’à la flaque, boit quelques gouttes. Un vent doux caresse les branches. Au sommet d’un arbre rabougri, une mésange gazouille. Pattes secouées, ailes agitées, plumes ébouriffées, le corbeau danse au rythme de sa musique. Le vent l’accompagne.

Tu t’éloignes, tu marches de plus en plus vite. Un passereau, encore. Plusieurs même. Tu stoppes brusquement. Ils se questionnent, se répondent. Que se disent-ils ? Tu es loin de la grande ville, loin de chez toi. Tu t’allonges sur la mousse humide, l’oreille attentive à ces notes inhabituelles. Tu somnoles, rêves d’un pays lointain que tu ne connais pas : le Pérou peut-être. Un son de cloche titille tes paupières. Tu te lèves lentement. La silhouette d’une église romane se découpe sur fond de ciel bleu. Tu l’observes, le corps un peu mouillé réchauffé par un rayon de soleil. Ta solitude s’estompe un peu. Tu es presque heureux.

Derrière toi un bruit de moteur. Tu te décales. Une 205 te dépasse : même modèle, même couleur que la voiture que tu n’as plus. Tu es bouleversé. Le chauffeur s’arrête un peu plus loin. Tu les rejoins, lui et le véhicule. Il questionne : « Tout va bien ? Vous avez besoin d’aide ?

- Oui, non. Non, oui.

Il semble un peu étonné. Tu développes :

- Tout va bien. Je n’ai pas spécialement besoin d’aide.

- Pas spécialement ? Montez, nous échangerons au café du village. »

Tu acceptes, t’installes, passager de cette voiture qui ressemble comme deux gouttes d’eau à celle que tu conduisais avant, partout. Un arrêt en épi sur le parking. La terrasse vous accueille. Les parasols sont fermés. Toujours le petit vent doux. Les cafés s’enchaînent. Vous déviez d’un sujet à l’autre : voitures, voyages beaucoup, lectures, vie privée un peu, travail pas du tout. La nuit arrive, le café ferme. Vous êtes les derniers clients.

À ton retour, de ce bref séjour rural tu ne me dis pas plus que ce que j’écris sur cette page mais j’ai le sentiment qu’il t’a beaucoup apporté. Il semble qu’il a éloigné ce burn-out qui t’envahissait depuis plusieurs mois. Je ne t’ai pas posé de questions. Le conducteur de cette 205 identique à ton ancienne compagne de route y est pour beaucoup je pense. Le corbeau, la mésange, les petits passereaux bavards ont participé aussi sans doute. Heureux hasards de la vie.

2024.04.18 jeudi 


Les Plumes remercient en chœur M'dame Béata,
 
  bibliothécaire musicale à la Médiathèque d'Oyonnax,
 d'avoir composée avec un soin sympathique une Liste Des Musiques fort agréable et inspirante.
.

 

Écrire Sur Partitions par Agnès

 

Il a posé son long instrument sur l’herbe grasse, se croyant seul, mais la forêt a des yeux, des yeux tapis, terrés, nichés, enfouis, perchés, blottis, dissimulés qui attendent, oreilles aux aguets. Il a pincé ses lèvres, gonflé ses joues pour libérer un son en majesté qui l’a enveloppé avant que de bondir de collines en collines jusque dans la vallée, au-delà des montagnes, des fleuves et des mers pour arriver rond, pur et clair chatouiller les esgourdes du petit peuple des forêts éparpillées sur la planète : korrigans, nains et lutins, ondines, fées, salamandre, sylphes et trolls emboitent le pas aux notes graves et profondes.

Dans la clairière, c’est l’effervescence, on fait place nette, renards et blaireaux balayent la place, sangliers et chevreuil à coups de groins et d’andouillers tractent les bois, les castors, appelés en renfort, montent, tables, tribune et gradins.

L’hirondelle de fenêtre en rocher, l’engoulevent ronronnant, l’hirondelle zébrant le ciel, la tourterelle roucoulante, le pivert becquetant tous sonnent le rappel : oyez, oyez, radio rougequeue : « Kr, Kr, Kr, Tu, Tu, Tu, Sit Tek, Sit Tek » : demain dès l’aube : 33ème Congrès Annuel des créatures Sylvestres.

Mme Laie s’en voit pour endormir ses petits marcassins surexcités et Mme Chouette ne ferme pas l’œil de la nuit.

Aux premières lueurs de l’aube, par tous les chemins, ils convergent vers le théâtre de verdure.  Le lynx prend le bras de sa biche, l’élégante hermine se mire dans les flaques, le lièvre et l’écureuil mettent leur trac sous clé, le héron charroie dans son bec, grenouilles, couleuvre, triton et salamandres.

Ça bruisse, ça caquète, ça cajole, ça glapit, un joyeux charivari mis en onde par un farfadet parfait en chauffeur de forêt, bondissant, sifflotant, brocardant, lutinant.

Le hibou monte en tribune, il étend ses ailes et le silence se fait : « Compagnons, merci d’être venus si nombreux accueillir le petit peuple des bois pour leur grand congrès annuel, c’est aussi un moment de partage où nous aimons à nous retrouver.

Quelques échos de notre belle forêt :

Attention, ça sent le sapin pour nos épicéas : le scolyte attaque, pensez à nettoyer vos parcelles.

Bonne nouvelle pour les sinistrés victimes de la dernière coupe blanche, ils ont tous été relogés. Bienvenue à la famille Félix, lynx réfugiés des montagnes de l’Altaï, bonne cohabitation à tous. Avis à la population des cervidés et des suidés : doucement sur la gaudriole, vous êtes en surnombre.

Félicitons la colonie des gendarmes qui a mis hors d’état de nuire le colonel Frelon et ses troupes de pyrale et de processionnaires.

Justice : La bande à corbeau a été mis en examen pour blanchiment d’argent : son activité de nettoyage couvrait en réalité un juteux trafic de bois de cerf.

Enfin nous rappelons que les bourgeons de sapin sont à consommer avec modération, une horde de chamois titubante a été contrôlée à plus de 1,2g/l.

Enfin, on reparle de la légalisation des champignons magiques au stand de l’ami Goupil cet après-midi. »

Brusquement, le vent se lève, les grands épicéas agitent leurs cimes comme des sémaphores, les ailes des faucons tournoient au-dessus de la clairière, digitales et muguets agitent leurs clochettes.

Solennel le hibou annonce l’entrée en scène du petit peuple et cède la place au cerf élaphe, superbe en queue de pie, il projette son poitrail blanc, jette son cou au ciel, et brame : « mi-mi-fa-sol-sol-fa-mi-ré-do-do-ré-mi-mi-ré-ré » puis obliquant ses bois, fait signe aux choristes, linotte et gélinotte entonnent : « Joie discrète, humble et fidèle qui murmure dans les eaux, dans le froissement des ailes et les hymnes des oiseaux. Joie qui vibre dans les feuilles, dans les prés et les moissons. Nos âmes frères t’accueillent par de naïves chansons » *.

Tom Bombadilom, veste bleue, botte jaune et plume au chapeau parait le premier, suivent les fées, les sylphes et les gnomes, gobelins et djinns ferment la marche.

Affamés, tous se hâtent vers le buffet : plantain et pâquerettes en méli-mélo, asperge sauvage à l’ail des ours, tapas de chanterelles, pain de châtaigne, croquants aux noisette, eau de rosée et jus de bouleau, sucettes de résine, confiture d’églantine, farandoles fraises et framboises.

A la tribune, Tom Bombadilom lance un long cri de détresse : Notre maison forêt est une grande dame malade, brûlée, scarifiée, empoisonnée, amputée, donnons la parole à nos petits ambassadeurs forestiers :

« Yannick, korrigan de Paimpont, en trois nuit, le feu a tout détruit, mon chêne à péri, la magie de Merlin n’a pas agi, la lande dépérit, c’est Abu Dhabi à Pontivy.

« Yao, griot du Congo, les hommes sont toqués du ciboulot, ils ont coupé tous mes cocotiers pour planter du cacao ».

« Nouck, puck de Phuket, les hommes sont tombés sur la tête, plus de teck, plus de gecko, tout baigne dans l’huile de coco pour faire avancer leurs charriotes du diable ».

« Anoki, Nukak de l’Amazone, les hommes ont la tête qui chaloupe, adieu tek, toucan et tatou, ils coupent la canopée et se coupent le souffle ».

« Anna, Baba Yaga de la Taïga, les hommes sont fadas, leurs monstres de fer ont éventré mes bois, les oiseaux ont désertés pas les soldats dans les tranchées terrés. »

Le vent emporte les plaintes, la pluie lave l’affront, le soleil sèche les larmes. On s’embrasse, on s’étreint, on se console, on se réconforte, la vie est la plus forte.

Au petit matin, un elfe est sorti d’une ruche, ses guêtres à la main, il a mis de l’ordre dans sa tenue, il a lissé ses ailes. Comment croyez-vous que naissent les libellules ?

Au petit matin, un serpent d’eau a enlacé une naïade. Comment croyez-vous que naissent les vouivres ?

 

* Poème de Friedrich Von Schiller

2024.04.18 jeudi 

Les Plumes remercient en chœur M'dame Béata,
 
  bibliothécaire musicale à la Médiathèque d'Oyonnax,
 d'avoir composée avec un soin sympathique une Liste Des Musiques fort agréable et inspirante.
 

Écrire Sur Partitions par Aline

 

Une invitation chez la comtesse

J’ai cru avoir pris le temps de m’y préparer. On n’arrive pas comme ça chez la comtesse, une femme si raffinée, néanmoins simple.
Je suis accueilli en grandes pompes, au moins du 44 : j’ai mis mes crocs de plage, car Eulalie voulait, pour mon anniversaire, me recevoir avec tous les honneurs dus à ma créativité débridée.
Pour ce faire, elle avait fait se disposer des gardes de Buckingham Palace sur deux rangées face à face pour me faire une haie d’honneur.

J’admirais leurs pompons rouges ornés de frange, qui tressautaient au gré du vent.
Ce qui me mit en joie pour entonner un God Save the Queen au rythme des pompons endiablés.
La comtesse, ravie de mon humeur joyeuse vint à ma rencontre chargée d’une tasse de thé, un lapsang souchong fort fort qu’elle installa sur un guéridon, au centre de l’allée, où elle me convia.

Assoiffée par une course à cheval ventre à terre pour arriver jusqu’à elle, je ne me fis pas prié, bien que j’eusse préféré être installé à l’abri des courants d’air, dans son palais des glaces par exemple.
Quoique voir mon meilleur profil se refléter à l’infini m’eut plutôt mis mal à l’aise.
Bien que me sentir décoiffé, le cheveu en bataille par ce vent frivolant ne m’augura rien de bon non plus.

Non seulement le vent est dérangeant, mais la poussière aussi.
Mordre la poussière n’est pas un euphémisme. M’en voilà plein les narines et le palais.
Et pourtant je reste de glace, pour ne point désobliger mon hôtesse.

Au son d’une cornemuse résonnant au loin, Eulalie m’invite à la danse.
Un pas de deux à deux, et nous voilà caracolant entre les gardes qui nous servent de piquets de slalom.
Ce pas se transforme en valse et nous finissons dans son salon entre les têtes de cerf empaillés par son défunt mari, et la peau de léopard allongée devant la cheminée.
Deux grands candélabres allumés annoncent la soirée.
Déjà le ciel s’obscurcit.

Coup de sonnette. Et voilà qu’une foule bigarrée envahit l’espace.
Deux clowns jouent au jeu du miroir, font mine de l’astiquer, et pour qu’il brille mieux, lui crache dessus, à la grande joie des enfants, qui se saisissent à leur tour d’un chiffon imaginaire.
D’autres s’installent aux charades, au mah-jong, au nain jaune, puis le grand bal commence.
Des tables sont discrètement tirées des placards, et se couvrent de mets succulents, que viennent picorer danseurs et danseuses affamés et transpirants.

La comtesse m’attire dans un coin et me fait sa déclaration.
Éméché par la liqueur de cassis, de framboise et de génépi mélangés, je réponds à sa sollicitation avec empressement, sans mesurer la portée de cet évènement.

Ce n’est que plus tard que je mesurerai l’étendue des dégâts.
Le château est en ruine, la comtesse est ruinée, et par inadvertance, je lui ai touché deux mots de mon héritage.

Et dans mon aveuglement, elle m’a passé la bague au doigt ! Ah la coquine !

En plus, quand elle enlève ses atours, je vois bien comme elle est ridée.
Ses joues sont comme deux pommes de trois mois à la cave restées.
Et moi, toujours galant homme, je ne saurai me dédire.

Je me console à la pensée de devenir comte, et qui sait, d’hériter, même de cette ruine.
Mais la coquine me sort de derrière les fagots un fils dont j’ignorais l’existence.
C’est à lui que reviendront l’honneur et le château.
Me voilà bien, me voilà fait.

De dépit, je l’emmène sur mon fier destrier faire un tour en forêt.
Un dérapage malencontreux sur une vieille souche la projette tout de go dans un piège à braconnier.
C’est ainsi que la prochaine fête au château eut lieu toute de crêpe tendu.
Il y eut des œillets et des chrysanthèmes en place des orchidées, lys et autres roses.
Les enfants furent sages, tout de gris vêtus.

Et le fils me confia que ce château ne l’intéressait pas.
Le voilà qu’il me nomma régisseur en souvenir de sa chère mère qu’il supposait avoir bon goût en matière d’homme pour m’avoir choisi.
Il me fit aussi découvrir des parties du château que je n’avais pas vu.
Et je fus pris à la fois de la joie, et du remords d’avoir maudit cette femme.

Elle se mit du coup à hanter mes nuits de supplices pires que si je l’avais en vrai tenue dans mes bras. Au moins aurai-je eu une vraie femme dans ma vie.
Là, juste un fantôme obsédant au point que bientôt j’entendis les murs exprimer des soupirs.
Chaque pierre me rappelait l’horreur de l’avoir laissée chuter exprès ! 

2024.04.18 jeudi 


Les Plumes remercient en chœur M'dame Béata,
 
   bibliothécaire musicale à la Médiathèque d'Oyonnax,
 d'avoir composée avec un soin sympathique une Liste Des Musiques fort agréable et inspirante.