Ce Siècle Avait... par Christine ALL.

 
13 mai 1958 : Marrakech : gare de départ en fanfare puisque jour du putsch… bien que raté… le putsch of course !

Mon grand frère de 2 ans se serait exclamé : "Oh dada, gagga !", ce qu'un quidam aurait traduit à mes parents : "Comme je suis content d'avoir une petite sœur !", je voudrais bien connaître ce crétin de traducteur !

Premier tronçon : Marrakech - Blida : de la lumière, de la lumière, encore de la lumière, le bleu Majorelle, le plein d'odeurs d'épices.

Puis traversée de la grande bleue, arrivée Toulon et, comme dans la vie, les arrêts en gare sont nécessaires pour apprécier le paysage : douze en tout, sillonnant la France au gré des affectations de mon père, pilote dans l'aviation.

Des sensations nouvelles : le froid, la neige, magique, qui sans bruit aucun engloutissait les paysages ; nombreux établissements scolaires dans lesquels je pouvais expérimenter bêtises sur bêtises, vu que je n'étais que de passage…

Et à ce moment, très jeune encore, j'ai compris que le train c'est la vie. C'est un voyage : les paysages, les gens, les envies changent mais le train continue.

Il y eut mai 68, l'émancipation des bonnes sœurs dans les établissements privés : adieu le voile, les cheveux au vent ! comme les gambettes des filles en mini-jupes ; le peace and love et les manifs contre la guerre au Vietnam, les Rolling Stones.

Puis arrêt en gare de Nantua d'où partaient, autrefois, les batteuses Allombert.

C'est là que j'ai posé mes valises. Je découvrais ce qu'était une maison de famille, les amis d'enfance, les souvenirs ressassés, les rideaux aux fenêtres.

Finie la vie nomade et insouciante ; bonjour le cocon sécurisant mais parfois étouffant.

Depuis plus de 45 ans que je suis dans cette gare et pourtant j'ai eu l'impression d'être dans un TGV avec des changements d'aiguillages familiaux : deux fois mère et professionnel.

Aussi même si je suis sur la bonne voie, j'ai compris que si je restais là assise je me ferais écraser. Ainsi, telle la chèvre de Monsieur Seguin, j'ai besoin de m'évader dans la montagne régulièrement.

In fine, si je peux prévoir les retards du train, plus difficile est celui d'envisager son déraillement... et tant mieux, la vie est bien faite.

2026.05.21. jeu.

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