Quoi qu’il en soit, comme tous les autres voyageurs de cette année 59, j’ai pris le train de la vie sans bagage et sans réservation préalable.
Je me souviens du deuxième étage d’une « maison bleue adossée à la colline » surplombant une voie ferrée. On y venait à pied, faute de voiture. Le sifflement des trains rythmait mes journées.
Je me souviens d’une maison sombre dans des traboules, de draps rugueux réchauffés par des bouillottes en grès, de « cabanes au fond du jardin » dont la porte en bois était ornée d’un cœur, de grands baquets en zinc en guise de baignoire…
Je me souviens d’appartements au cinquième étage puis au septième dans une grande ville puis en banlieue. Avec vue sur les montagnes alentour où mon imagination s’envolait faute de pouvoir y aller. Beaucoup de déménagements, de changements d’écoles.
Je me souviens des balles et corde à sauter dans le cartable, de l’élastique en boule au fond d’une poche, de l’éternel choco du goûter à la récré, des parties de patins à roulettes après la classe.
Je me souviens des soirées en famille, des parties de petits chevaux, jeux de l’oie, des westerns du dimanche dans lesquels les premières locomotives à vapeur transportaient les voyageurs à la conquête de l’ouest.
Et le train- train quotidien de plus en plus prenant au fil des années : éviter à tout âge les déraillements, les voies de garage. Avancer avec entrain, apprécier les boute-en-train sans pouvoir mener grand train.
Bref, une vie avec des lignes droites, des choix de voies compliqués, des tunnels souvent longs à franchir, avec cette lumière que l’on attend au bout pour en sortir réconfortée.
Et me voilà débarquée dans une jolie gare que je loue le long d’une voie désaffectée. J’y retrouve l’atmosphère des voyages, embrassades, larmes, joie, peine… De ma fenêtre encadrée de briques rouges, je contemple les rails désertés. Bien que, récemment, j’aie aperçu un promeneur muni d’un sac cheminant le long de la voie et ramassant je ne sais quoi vers les traverses… Je me suis dit, il ne se baisse quand même pas pour des clous ?
Je n’ai pas choisi de m’installer dans une gare de terminus : pouvoir encore franchir des viaducs, connaître d’autres paysages…
En attendant, je l’entends encore siffler certains soirs, ce train du passé. Et « que c’est triste un train qui siffle dans le soir ».
2026.05.21. jeu.

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