Souvenir(s) De Rentrée(s)... par Agnès

 
  Rentrer au pays

 

- Pourquoi as-tu émigré ?

- Pour rien, j’ai perdu la mémoire, disons que j’ai été chassé pour que je leur laisse leur pain, là-bas... Mais je ne mangeais pas leur pain, c’est eux qui me l’ont pris.

- Et ici ?

- Ici, je bouffe un peu, disons que je suis tranquille... du travail à la maison, de la maison au travail.

- C’est à dire que tu es heureux ?

- Non, il y a les autres, ceux de là-bas, ceux que j’aime, je sais qu’ils sont dans la merde.

- Ça te plait de vivre en émigré ?

- Non !

- Pourquoi, il y a une raison ?

- Une raison, quelle raison, Bon Dieu, je n’arrive pas à me rappeler, vraiment je ne sais pas quelle raison. Je suis obligé d’être émigré, c’est le temps, c’est un temps, c’est le temps qui m’oblige, quand le temps t’oblige, te force, il t’amène partout ! Quand tout s’obscurcit, tu ne trouves rien, pas de travail... Tu es obligé de quitter les parents, les amis, le pays, le temps, je veux dire les oppresseurs...

- Et ici, le temps, les oppresseurs ?

- Ici, ils se font une couverture. L’espoir, je n’y crois pas, si le monde crève, viendra peut-être un autre monde mais nous on est foutus. La vie est un rêve pour les riches, un cauchemar pour les pauvres... La vie n’est pas éternelle, cauchemar ou rêve... ça passera. Celle-là n’est pas une vie, travail de bagnard pour salaire de misère, pas le temps pour un casse-croûte ou pour en fumer une... et j’en laisse... et j’en laisse.

 

Il est parti en 1980, ses billets d’aide au retour définitif en poche. À l’aéroport, il est passé aux toilettes.

- Plus rien à déclarer m’a-t-il dit en riant

- Pourquoi veux-tu rentrer ?

- Pour rien, j’ai perdu la mémoire.

Je l’aime. 

2026.09.17. jeu.

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