ce Siècle Avait... par Agnès

 
Train de vie
 
Le siècle avait 59 ans, 4 mois et des poussières
Je nais, je ne m’en souviens guère
Le siècle avait 68 ans, 9 mois et des poussières 
Je m’en souviens comme si c’était hier.
 

J’attends sous le gros tilleul que déboule du haut de la rue de mon enfance la déferlante écolière, la clique des « Vauriens », les 6-10 de la rue des Heures Claires.

L’inclusion dans la bande se paye d’un mot, c’est le ticket de voyage. Est désigné conducteur en chef celui qui a collé tous les autres avec un mot dont personne n’a trouvé la définition. J’ai décroché la timbale avec « escarbille », pompé dans « La Bête Humaine », un thriller ferroviaire dont l’écriture charnelle m’a envoûté. En voiture les voyageurs sur le chemin de joie, terminus : notre École communale.

Premier arrêt au « petit pont » : une gambette sur la chaussée, l’autre au pied des muriers, en compas au-dessus d’une goulotte d’eau écumeuse qui m’envoie dans les narines ses remugles grisâtres de rats crevés et de lessive en décomposition, la paluche en griffe tendue vers les baies noires, l’autre retenue par la poigne du Grand Serge, un Falstaff au physique de Don Quichotte, je m’empiffre de mûres. Bientôt mes phalangettes s’encrent de violet, de même mes babines goulues.

Second arrêt chez Angèle, la tôlière du Café des Poupées, harassée de fatigue et de nuits sans sommeil qui a, sous chaque œil, les mèmes pochons de camomille que mémé met dans son bol d’eau chaude. Angèle, beauté fanée qui pouponne des pochtrons aux nez fleuris, aux moustaches grillées par les maïs et aux balloches en berne dans leurs cottes de velours côtelé.

On repart non sans avoir bravé le chien des enfers, un cocker noir aux yeux rouges, attaché court, un collier étrangleur planqué sous son poil dreadlocks fixé à l’huile de moteur, le cerbère du Garage Bertin, qu’il faut aller titiller au plus près jusqu’à sentir l’haleine chaude de son aboi mauvais.

Troisième arrêt chez Maman Joséphine, la nourrice du quartier, une Italienne des Pouilles, shootée à la peau de bébé, accro au talc et dopée au lait caillé. Maman Joséphine qui non contente d’avoir sorti de son ventre douze boutures légitimes, en garde cinq ou six nés de la cuisse gauche plus trois St Vincent de Paul confiés par l’Assistance. Un poupard dans les bras, un bambino aux basques, les poussins de Maman Joséphine ne doivent pas s’éloigner à plus d’un jet de glaviot. Elle me confie les coups doubles, des monozygotes de 6 ans, en mains propres contre accusé de réception, à savoir quatre pasticciotto sortis du four.

Prochain arrêt dans l’épicerie du Père Petibout, un échalas haut comme un mirador, les vitreux en périscope pour mieux zyeuter les graines d’échafauds comme il appelle les chapardeurs de notre espèce. Avec lui, impossible de chouraver le moindre berlingot. Je fouraille dans les poches des copains la mitraille de zinc de leurs darons chopinards, met la braise dans mon tire-jus et allonge le cash sur le comptoir. Le mercanti annonce la mise : « Pour 1 franc quarante ». J’empoche un bâton de réglisse, un roudoudou et une corde de guimauve.    

Dernier arrêt, je barbote une fleur dans les plates-bandes du Père Gustave, un verdouzier de première qui parle à ses rosiers. C’est lui la cible de nos larcins floraux tant pour la profusion de ses massifs que pour sa détestation des gosses du quartier. Je repère la plus belle des roses et l’occis d’un coup d’Opinel. La reine des fleurs, me vaudra, outre une dispense de récitation, un sourire de madone de Mademoiselle Catherine, notre institutrice.

Le lendemain, c’est le grand Serge qui a gagné avec le mot « catafalque ». Je suis sûr que c’est son dab qui le lui a soufflé, il est fossoyeur au carré des allongés. Moi j’ai choisi un mot tout pourri, un mot qui ne me fait pas envie, un mot qui me donne des boutons, la nausée, la gerbe : « grandir ».

2026.05.21. jeu.

.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

vous vous nous nous