Ce Siècle Avait... par Hug


Ce siècle avait cinquante-neuf ans, quand, pour la première fois, je quittais ma Maman vers le milieu d’après-midi d’un jeudi mi-avril.

Pas facile ces premiers moments, je ne contrôle rien, pour tout d’aide j’ai besoin, je sais si peu, je viens juste de découvrir la respiration autonome. Fragile et vulnérable. Pas brillant le petit d’homme.

On ne nous prévient pas à la naissance que vivre fatigue, je passe mes jours à dormir, dormir, dorm… dor… do.do… Maman, inquiète, me réveille pour s’assurer que je dors. Drôle de paradoxe.

Paradoxale la vie l’est, tout petit je souhaite grandir vite, marcher, courir ; enfant je trépigne : tant de chose à faire, à voir, tant d’envie ; les mois, les années peinent à avancer.

Parmi ces périodes d’impatience des moments musardent, la lenteur offre ses saveurs, je vis de belles séquences que je ne veux pas voir s’achever : les copains, les copines, les jeux d’aventuriers dans un monde étincelant en modèle réduit. Arrive l’appel à rentrer pour de futiles occupations : toilette, repas, visite chez tantine et tonton. Le décor s’écroule, la lumière s’éteint ; salut ! à l’épisode prochain.

Adulte le temps parait calme, l’activité rythme son pas à celui de l’horloge du boulot. Le plus souvent rien d’extravagant ne se passe. Alors je m’invente des vies autrement, j’élargis mon monde, je le visite par terre, par mer, par air, sans traversée de désert étoilé les yeux fermés, sans petits navires descendant le ruisseau, sans vigie en haut du plus haut des sapins, sans parachute dans les arbres.

Arrivent, parfois, les bébés, les bibis, le balancier de l’horloge fait des cavalcades. Demain est déjà l’an prochain. Pas le temps de pointer le chrono, de compter les tours de cadran, le calendrier est à peine accroché que le chromo de l’an suivant l’a remplacé. Les rentrées scolaires se suivent puis me devancent, cette fois la cloche sonne sans moi, le bisou de bonne journée devient madeleine.

Tiens, un envol de bambine, de bambin, pour aller nicher… pas loin, c’est bien ; souvent on se voit ou moins. Leur tour est venu de monter sur le manège de vrai, pas de n’avion, pas de camion qui fait pin-pon, à eux d’attraper le pompon, saisir la chance ; faire bien ; se sentir bien ; se sentir bon…

Le boulot s’arrête pour cause de suffisantes annuités. Depuis quand déjà ? Je compte sur mes doigts, vite le temps va, si une main ne suffit pas, il en reste une et puis les pieds, ça suffira ? J’en suis là, ma mémoire se dilue dans les ans comme bonbons en bouche. Je fais avec Perec, un voyage à l’envers, un inventaire à la Prévert, je me souviens de la boutique du père Bonbec, parfumée douceur, sucreur de gros-becs, ceux que je posai sur les joues rosettes de ma voisine, la Mauricette.

Il me reste un peu à voyager, installé au salon, à la lumière d’une lampe-magique, je vis à reculons.

2026.05.21. jeu.

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