Valentine est assise face à moi, son regard s’échappe, aurait-elle aperçu un nouveau canotier ?
Ou bien est-ce le contact délicat de la main de son amie Charlotte sur son épaule qui l’emmène ailleurs. Elles s’aiment, elles se le disent par leurs regards, leurs attitudes, c’est un jeu pour elles de se montrer ainsi, parmi la foule, par petites touches sensibles, l’air de rien. Leur amour ressemble aux peintures de Claude, Claude Monet et son ami Auguste Renoir, des couleurs juxtaposées, des traits vite brouillés, des contours diffus, des moments attrapés au passage par des yeux habiles qu’une main toute aussi adroite et qui se retrouvent sur la toile dans un ensemble parfois imprécis. Avec ces deux artistes et quelques autres les scènes suspendues dans le cadre vibrent, donnent l’impression de vivre sous nos regards émerveillés.
Auguste est là cet après-midi, quelque part, pas loin, il crayonne, met en place l’univers de la Galette sur des carnets d’esquisses, il est bien connu par ici, alors on se laisse aller, on danse pour lui, on lui offre nos vies.
Les deux amoureuses tournent souvent sur la piste, la valse musette les étourdit, mais jamais autant que leur passion réciproque. Charlotte tente, comme souvent de me faire danser, je me défile presque toujours, mes pieds n’ont guère de souplesse, je sais les dégâts que peuvent provoquer mes godillots du dimanche, qui du reste sont ceux de la semaine, tout juste brillent-ils un peu plus, sortie accompagnée au Moulin oblige. Parfois je me laisse convaincre pour quelque danse lente et sentimentale, alors c’est l’une ou l’autre qui mène le pas ; je me laisse aller, les yeux mi-clos, nourrissant ma mémoire de leur parfum, de leur rire, de ces frôlements, de ces embrassades amicales, simplement amicales. Je suis amoureux de l’une et de l’autre, comme l’une l’est de l’autre, comme l’autre l’est de l’une, je ne leur ai jamais avoué, peut-être s’en doutent-elles, elles ne m’ont jamais rien dit à ce propos, je garde le secret et vis avec elles une belle amitié joyeuse.
Il y a foule ce jour au Moulin, la piste est encombrée, une chance pour moi et les pieds de mes amies. Il est toujours plaisant de s’installer à la Galette, la musique est pimpante, les danseuses et danseurs virevoltent joliment, les regarder tourner est égayant. Les musiciens jouent juste, enfin jusqu’à 19 heures ils ne font pas élevage de canards, c’est après la collation apéritive que le ciel aux lampions est traversé du vol tarabiscoté de notes approximatives, la fée verte fait danser le dedans de la tête, trembler mains et se chamailler les doigts entre eux.
Les effets de l’absinthe sur la piste ne sont pas absents, sans attendre l’heure des musiciens, certaines têtes se mettent à tourner plus vite que les jambes, l’équilibre se perd, les frôlements deviennent bousculades. Immanquablement les mailloches démarrent et des saignantes, ça roule dans la sciure, les canotiers traversent les airs sans rames ni voiles, les fins de bal avec beurre noir en dessert et hirondelles à bicyclettes font le spectacle de soirée.
Mais il est encore tôt, les esprits sont clairs, allègres, les dames font voler leurs dentelles, les messieurs jouent de leur canotier pour se donner belle allure. Et je me dis que nous sommes chanceux ce jour, Auguste va peindre une bien belle scène de genre.
2025.11.13 jeu.
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