Voilà ! sous la voute ça papote plutôt. À droite, à gauche, en bas, en haut, ça se claque l’émail, ça se fait reluire la couronne. Dans le fond c’est l’impatience « C’est quand qu’on mange ? »
Enfin le calme s’accoude à la glotte, autour le silence se fait. Dehors un bouchon fait son rot, pétillements dans les aigus, agitation bullée chez les papilles, la langue tourne son avis sept fois sur elle-même, ouverture du sas, cataracte bienvenue, petits mouvements de brassages conduits par les joues. La langue fait un claquement de faim satisfaite « C’est du bourgeois, il a de la bulle vivace, un brut tendre comme la nuit en Champagne, millésimé du siècle antérieur ; chic ! j’ai l’année sur mon bout… à trop parler ma mémoire s’évapore. »
Dans le fond, toujours lui, ça plainte « On s’en fiche un peu de l’année, en reprendre une coupe par contre… »
Les petits amuse-bouche débarquent enfin, la famille couronnée apprécie le croustillant des tartelettes au fromage grillé tout autant que le tendre cœur des mini-pains fourrés pruneau et foie gras. L’approvisionnement cesse bien vite, la discussion au palier est interminable, les mandibules s’ouvrent et se ferment avec une rapidité stroboscopique, on devine tout de même sur les tables proches des montagnes de petites choses appétissantes. Interminable attente dans un assourdissant borborygme de mots avalés, qui ne nourrissent personne ici, dans les sas.
La première bouchée d’entrée se présente, hésite, recule, se détourne. C’est insupportable, un puits de parole sans fond, sans faim surtout, à croire que nous n’existons pas. Va-t-il se décider à nous nourrir notre égoïste beau parleur ? Cette fois la bouchée à la reine est arrivée à quai, il était temps. Les ceps finement taillés baignent rigolards dans une merveille de sauce à la crème, la langue s’y noie pour de rire, elle balbutie, s’étouffe presque sous le feuilleté aérien. « Ché trop bonnn ! »
Le poulet de Bresse barbotte à l’abri des regards, les molaires sont à l’affaire, la volaille ne résistera pas, trop juteuse est sa cuisse, trop dorée sa peau adorée, ô coq suspend ton vol impossible et laisse-toi emporter pour le grand voyage migratoire. Poursuivre il faut, un breuvage est bienvenu. La langue nous la joue experte, elle fait tourner sa pointe, rebondir le vin rouge, le rejette au palais « Les amis, nous sommes gâtés, un vin pareil c’est le paradis au fond de la gorge des papilles. » On s’interroge, quelle région ? quel cépage ? « En revanche, désolé, aucune information œnologique plus précise, ma mémoire flotte un peu et le central n’a aucun souvenir d’avoir déjà tasté pareille merveille. » Qu’importe, tout le monde est d’accord « Allez Dédé, remets-nous-z’en une tournée ! »
Notre Dédé nous a trop bien entendu, beaucoup écouté et a trop beaucoup égoutté de verre de vermeilleux rouge, tant que tellement il finit par s’endormir sur le canapé.
Le lendemain Dédé avait casquette plombée, et nous autres avions en bouche une haleine tellement hyène que nous ne nous sommes pas desserrées de crainte de courants d’air assassins.
2026.10.08.jeu.
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