Le vent de 68 met la tête de ma mère à l’envers, elle troque son missel contre le Capital de Karl Marx et entame une étude comparée des Évangiles et du Coran.
1972, Ô miracle, la St Jean et l’Aïd El Kébir ont jour commun.
« Rendez à la terre érigée en propriété privée sa véritable destination prolétarienne. »
Fut dit, fut fait, ma mère ouvre toutes grandes les portes de notre jardin et vingt ans avant tout le monde inaugure la Fête des Voisins et de l’Amitié.
Le mouton attaché à l’ombre du poirier a du henné sur le front, du khôl sous les yeux et une guirlande autour du cou. Mouloud le bascule sur le flanc, front tourné vers la Mecque, lui parle doucement et glisse la lame sous sa gorge. Ce qui est dit doit être fait. Le sacrifice signe le partage et renforce le lien. La bête est ointe d’huile d’olive, frottée de thym, de cumin, d’ail et de romarin, farcie de semoule épicée, d’oignons miellés, de raisins secs et d’amandes, embrochée et posée sur l’autel, à bonne distance des braises. La cuisson doit être douce et longue. René y veillera comme il a veillé sur son bébé sorti il y a peu des ateliers de l’Arsenal, un char d’assaut blindé AMX 10. Il s’y connaît en soudure, son tourne-broche bricolé avec des roues de vélo est une merveille de technologie. Bientôt, la chaleur des tisons mord les carcasses, l’air brûle, René respire à petites goulées, la bête ne respire plus, le suint coule sur les grenailles, la sueur suinte sur son poitrail, le cuir se tend, éclate, caramélise, la peau sèche, rougit, se tanne, la chair fine et rose point sous la basane grillée, le sang bat les tempes, le gosier crache blanc. René guigne l’arrosoir d’eau fraîche sous l’ombre du poirier, Ô miracle, un clos St Jean, rouginet taquin et désaltérant, prince des tables conviviales, y montre son col. Ce jus de treille, en bouche, c’est le temps des cerises aux lendemains qui chantent. Mais pas question de s’éloigner du berceau, rotation toute les 10 à 15 minutes, badigeonnage d’eau beurrée toutes les 15 à 20 minutes. Un capitaine n’abandonne pas son navire, surtout après avoir mis sur les langues l’eau de la convoitise, tant pis pour la fillette qui lui fait les yeux doux dans l’arrosoir. Encore une heure à transpirer et il régalera l’équipage, il tranchera la peau croustillante, la chair exhalera ses parfums, et la panse libérera la graine odorante. Chacun recevra son dû et lui, René, la reconnaissance des ventres creux et les vivats des communiants qui, lippes luisantes et doigts parfumés d’ail et d’épices, chanteront ses louanges. Le soleil tape fort, assis sous l’ombre du poirier, Mouloud déclame les vers d’Omar Khayyam :
« Bois du vin, il faut passer la vie dans l’ivresse, bois du vin, il n’est pas d’heure plus opportune, bois du vin car lorsqu’il emplit le cœur, la tristesse le quitte. Bois du vin qui donne la vie à la vie. Si tu donnes du vin à la montagne, elle commence à danser... »
Et si tu donnes du vin à René, il tombe dans les vignes du Seigneur. La fête est finie, sous l’ombre du poirier, René, entre la vergue et le raban, observe Mouloud qui enterre au milieu du jardin les reliques du bêlant dont il ne saura jamais s’il fut cuit à point. Il se console en léchant ses doigts, poudrés de sucre et enduits de miel, dans sa bouche la fleur d’oranger danse avec la cerise.
2026.10.08. jeu.
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