Les abricots ont souffert des oreillons, leur peau fripe un peu, ils restent présentables et surtout délectables, le goût est tout doux, leur rondeur en fait d’accueillants coussins pour toute langue souhaitant s’y reposer un moment. Les cagettes d’à côté sont occupées par une colonie de pêches jaunes, blanches et vigne. Elles semblent épuisées, tristes un peu, elles n’ont que peu de chair sur le noyau, le manque de précipitation a bien failli les précipiter vers une fin terrible, il fut question de les donner… aux cochons, certaines n’ont pas supporté cette éventualité préférant se laisser tomber de la branche qui les avait vues naitre, qui les avait bercées, nourries, supportées. Une hécatombe. Celles qui ont résisté à la tentation de finir blettes à nourrir le petit peuple du verger au pied de l’arbre mère sont chétives, elles s’interrogent sur leur devenir. Nous ne parvenons pas à la rassurer, elles sont touchées dans leur chair, aux promesses d’abondance de jus sucré elles croyaient, la déconvenue est terrible.
Les oranges n’ont pas de peine à essuyer, d’Espagne, d’Italie, leurs habitudes sont les mêmes, leur joie s’entend, elles chantonnent sans arrêt, leurs mélodies font soleil dans l’enceinte froide, leurs refrains joyeux traversent les allées jusqu’aux caisses des exotiques cousins. Elles semblent pressées, avant que de l’être, à donner plaisir gourmand à qui les tranchera par le milieu, toujours pimpantes, jamais moroses à croire qu’elles ne rencontrent aucun pépin tout au long de leur vie.
Plus loin, quelques pamplemousses se prélassent, rondouillards, rigolards, ils se demandent encore comment ils ont pu arriver jusqu’ici. Ils font partie de la génération des précoces, nous en rencontrons de plus en plus. De jeunes ambitieux qui veulent grandir vite, trop, mais ils sont sourds aux recommandations des anciens, ils sont ambitieux, ils veulent voir tout, tout de suite, et vite, très vite. Pas même matures, ils sautent dans le premier transport qui passe et font jus de tout ce qu’ils croisent accoudés aux grillages des caisses métalliques. Pourtant la vraie expérience leur manque, ils croient savoir, ils n’ont encore que du jus d’eau dans les quartiers. Grandir il leur faut mais en auront-ils le temps ?
Dans un coin sombre les bananes murmurent un chant lent et syncopé, les paroles sont secrètes, le créole est ainsi. Elles aussi ont quitté leur plantation encore jeunettes, pas par choix, pas par rêves d’ailleurs lointain, leur destin, dirigé par de vils individus marchands sur deux pattes, c’est l’exil. Enlevées encore vertes aux palmiers nourriciers, elles voyagent des jours sans voir les beautés du monde, l’immensité de l’océan, les ciels changeants. Au fond des cales froides de cargos ferraillants elles chantent leur terre admirable qu’elles n’ont, mince consolation, pas quitté en solitaire, la tradition dicte le régime familial, tous les membres de la sororité sont soudés jusqu’à la majorité gustative. À l’arrivée elles attendent, toujours enfermées, toujours grelottantes, que d’autres yeux les observent, que d’autres mains les palpent, et qu’au décisif moment elles se trouvent arrachées à leur famille, par trois, par quatre ou six. Dispersées, emportées pour être présentées sur des étals parfois peu engageants.
Installés à part, ces citrons ont quitté leur Sicile en chantant fort l’histoire de leur famille, rêvant d’America, de Petite Italie au milieu des hautes villes, espérant retrouver les cousins installés, respectés. Cette fois l’aventure s’est arrêtée sur les quais de Menton, leur destinée jouée d’avance les livre au seul grossiste autorisé à en faire distribution. Ici on ne plaisante pas avec les calibres, petits ou gros. Aux détaillés une seule offre est faite, ils ne peuvent la refuser, ils savent que le marché est juteux, ils savent aussi le risque qu’il y a à s’acoquiner sur les bancs avec les Limone de Sorrente, celui de se retrouver transpercés, cloués au pilori, parmi des agrumes d’apparat sur un char de carnaval déambulant pour la fête du citron.
Dans la zone de quarantaine, d’autres voyageurs tropicaux sont installés : papayes, ananas, mangues, fruits de la passion. Ils devront passer au contrôle d’hygiène pour une visite complète et être interrogés par les services sanitaire accompagnés d’interprètes assermentés.
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16h57 heures à l’horloge au mur de la cuisine, 17h00 à la pendule de la cuisinière, faudrait voir à s’accorder. Le coup de louche sur le bord du saladier a réveillé l’assemblée de sa sieste avant la corvée d’épluchage.
Les fraises, sans aucune gêne, se sucrent cachées par les quatre coings qui, eux, bonnes pâtes, doivent attendre avant de prendre le bouillon d’avoir molli. Les reines-claudes revendiquent leur généalogie aristocratique. En retour les noix répliquent goguenards « Vous nous les cassez les duchesses ! Attention à vous, vous finirez bientôt trancher par le milieu ! »
Les pommes prétendent en avoir assez des pépins, se mélanger à d’autres individus dans une sorte de spa non sécurisé c’est risquer des maladies, des trucs qui grattent et plus si affinités. Elles promettent de rejoindre la table une fois le service fait, sûrement pour médire du voisinage, elles aiment tellement compoter.
Toute la troupe est en place, il faut s’apprêter pour le spectacle de fin de repas, la grande complication : la salade composée fruits frais-fruits secs. De l’épluchage, de l’écorçage, du tranchage, du pressage, du décorticage... Et pourquoi pas du décœurticage ? Non, pas d’artichaut prévu, désolé.
Les artistes, heureux de se retrouver, ne rechignent pas à quitter leur pelure et se jettent dans le bain de jusvence. Les reines-claudes, bégueules par hérédité, trouvent vulgaire ce manque de tenue, elles iront, par moitié, au bassin en habit. Les fraises ont trouvé leur pédiluve : un verre de vin rouge dans lequel elles se roulent, les Garriguettes sont gaîtes et se jettent sans s’en soucier au fond d’un saucier débordant d’un cocktail au rhum orangé, on les retrouvera tout à l’heure au service mais dans quel état.
Le saladier est encombré de quartiers, de tranches, de zestes bien placés, de cuisses, de moitiés, de demis, de jus aux parfums troublants, de couleurs exaltantes. Ce dessert n’est en rien un mirage, il va bientôt ravir de chanceux gourmands.
2026.10.08. jeu.
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