C'est la fête à Saint-Jean-Marie des prés. Le châtelain marie sa fille. Pour fêter l'événement, un grand banquet a été organisé dans la cour du château. Outre les mariés et leurs familles, tous les habitants du village ont été invités. Et il faut bien l'avouer, le propriétaire des lieux n'a pas lésiné sur la dépense. Pour ce jour exceptionnel, il fallait du grandiose, de l'extraordinaire, un déferlement de plats aux saveurs sans pareil, un tsunami des meilleurs vins, bref un repas qui resterait à jamais inscrit dans les mémoires.
Le ton fut donné dès l'apéritif où l'on servit, aux nombreux convives, un caviar au goût délicat servi sur un lit de glace et accompagné de blinis tiède, de crème fraiche et de champagne Roederer cristal brut, dans une ambiance un peu guindée certes, mais tout de même sympathique.
Après cette fastueuse et pompeuse mise en bouche, on apporta l'entrée proprement dite, une débauche de charcuteries présentées sur des plats d'argent : pâté en croute Richelieu, terrine de lapin aux noisettes et de chevreuil aux airelles, ballotine de chapon aux pistaches, de canard à l'orange et de faisan aux figues, aspic aux œufs de caille ou aux crevettes sertis dans leur gelée d'or étincelante, et naturellement l'incontournable foie gras. Le tout accompagné de muscadet vif et frais et de sauternes au goût doux et liquoreux.
À mesure qu'ils buvaient et mangeaient, les invités commencèrent à se sentir plus gai, plus à leur aise et lâchaient quelques bons mots par-ci par-là. Ils se délectaient tant que leur appétit s'aiguisait et l'on en vint bientôt aux choses plus sérieuses.
D'abord les poissons : saumon à l'oseille, truite aux amandes, brochet farci champenois copieusement arrosé de Chablis.
Les bouteilles défilaient, on riait de plus en plus, on plaisantait, mais toujours gentiment, on se laissait un peu aller, quoi de plus naturel.
Puis vint le tour des volailles : cailles aux raisins, chapon truffé, poularde à la crème servie avec du Saint-Joseph blanc, rond et floral.
Alors l'ivresse augmentant, on s'esclaffait, on parlait fort, on se relâchait maintenant pour de bon.
Et c'est alors que l'on apporta la suite : civet de lièvre, chevreuil sauce grand veneur, carbonade flamande à la viande d'auroch accompagné de Morgon, charnu et structuré.
Cette fois, plus de retenue, on était carrément saouls, totalement débridés, on chantait à tue-tête, on tapait des pieds, on frappait dans ses mains.
C'est dans ce brouhaha indescriptible que l'on attaqua le fromage : roquefort, bleu d’Auvergne, des Causses, de Gex, gruyère, Comté, tomme, gorgonzola, reblochon de Savoie, buche de chèvre, camembert de bufflonne et brie.
Mais quand arriva enfin la fabuleuse pièce montée, entourée de framboiser, de fraisier et de jour et nuit, avec par surcroit le Roederer demi-sec, l'excitation était telle, les esprits tellement échauffés par les vapeurs de l'alcool ingurgité que les invités se mirent à sauter sur les tables, brisant les précieuses faïences Moustier du XVIIIe, et les flûtes en cristal de Baccara. Les assiettes volaient, les délicieux gâteaux furent mis en pièces, on se lançait les morceaux, on criait, on s’éclaboussait de crème, on buvait le champagne à même la bouteille. C'était une folie indescriptible, les plates- bandes furent piétinées, des vitres cassées. Heureusement, les mariés et leurs parents réussirent à fuir discrètement, les premiers pour partir en voyage de noces loin de ces fous furieux, les autres pour trouver un téléphone et appeler police secours.
Finalement, un petit tour en panier à salade plus tard, les vandales se retrouvèrent en cellule de dégrisement, avec un délicieux menu aux saveurs de pain sec et d'eau.
2026.10.08. jeu.
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