Sur la terre battue, les sabots résonnent et on s’agite avec entrain, bien que, tout comme moi, personne ne comprend le moindre mot de ce patois étrange. "C’est d’l’américain. C’est Christophe Collomb qu’a ramené ça", affirme l’grand I, qui aime se dire "perclus d’histoire. Mais attention, celle avec un grand I", provoquant une galerie de moues sceptiques ou moqueuses dans son entourage. Les gestes chaloupés, le mélange de génération, toute cette liesse bon enfant ajoutent à mon incompréhension, autant qu’à mon délassement. En petits groupes colorés, car on a mis les habits de fête, les gens dansent, discutent, rient et des enfants piaillards courent en se faufilant entre eux, jouent au chamboule-tout ou au passe-boule. Les musiciens enchaînent avec Chain of Fool d’Aretha Franklin puis enchaînent avec Ray Charles et What’d i say. Dans les déhanchements et les balancements de jambes et de bras, on sent qu’il y a de la rupture de sabot dans l’air.
D’ailleurs un stand de réparation sabots et fanfreluches, constitué d’un plateau posé sur deux tréteaux est dressé à cet effet. Il est placé entre la buvette et le buffet. Les deux plus soiffards du village s’en occupent, mais se sont aussi leurs métiers. Passe-tout-grain, le nez bourgeonné et le pouce de chaque main accroché aux côtés de son tablier et Titubette, sa compagne de vie comme de vin, le bonnet en dentelle déjà de travers, écoutent la musique d’une oreille distraite tout en commentant la scène. Ils ont fait honneur, pour pas dire triomphe, autant au stand de droite qu’à celui de gauche. "Faut bien faire descendre tout ça", justifie-t-il à chaque fois qu’il va faire remplir leurs verres, alternant Savagnin doré et Pinot noir de derrière les fagots et montrant du menton une assiette tentante de tête de veau, pâté en croûte, tapenade, fromage de tête, terrine aux noisettes ou poivre vert, rôtis juteux à point, tripes fumantes, lentilles au lard, Brie en liberté, Époisses expansifs, tommes moelleuses, chèvres à différents stades d’affinage, quiches dorées ou de tartes aux quetsches, à la gomme, à la rhubarbe, choux à la crème, framboisiers. C’est la fête ou pas ?
Alors que l’orchestre attise la transe des sabots avec Tina Turner et Nutbusch City Limits, une voix taquine derrière moi m’interpelle : "Tu comptes faire le poteau d’angle toute la soirée ?" Cela me fait tressaillir de surprise et j’essaie de parler en me retournant, mais rien ne sort. J’aperçois brièvement un joli minois amusé et je chute lourdement. Cela me réveille en sursaut, le souffle court et l’esprit égaré. Je reviens à la réalité. Dans l’agitation et l’émotion de l’instant, je viens de tomber du lit et la plaisante tournure que prenait mon rêve, la fête, se sont évaporés dans ce piteux effondrement.
Sinon, à part ça, tout va bien. Je suis retourné vaquer à mon sommeil.
2026.10.08. jeu.
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