Dire que toute ma longue vie, je parle là en temps de cerise bien sûr, j'ai vécu pendouillante à tous les vents, accolée à une jumelle en tout point ma semblable. Suspendue à une branche du bout de ma queue souple, d'abord fleur blanche délicate aguichant les abeilles, puis baignée de soleil, un peu plus rouge et rebondie chaque jour, je me la coulais douce. À l'apogée de ma séduction, c'est rien de le dire : j'avais la cerise. Et puis la main de l'homme mit le pied à l'échelle pour assouvir ses bas instincts. Je fus arrachée à ma branche et, rejoignant mes consœurs captives dans un panier, j'entendis cette tirade d'humoriste avec l'accent belge : "Ah ça une fois. Il faut cueillir les cerises avec la queue, j'avais déjà du mal avec la main hein !" J'ai pas ri, j'avais plutôt le noyau en travers. Je me consolai en m'imaginant devenir reine d'un clafouti.
Malheureusement, ça n'a pas été moi la cerise sur le gâteau. J'ai posé mon noyau chez un certain Guy Gnolet, qui habite une vieille maison d'un style un peu kirsch. Maintenant, je marine dans de l'eau de vie, collée à la paroi d'un bocal sur une étagère. Nous sommes quelques dizaines ainsi, ratatinées et cramoisies, à se demander en nous voyant, si nous ne sommes pas tombées au cantou des cerises ? Pour nous distraire, nous observons le poisson rouge qui tourne en rond dans son bocal, face à nous. Pas facile de convenir du sort le plus enviable ; il tourne sans but ni compagnie et nous, nous disparaissons régulièrement par petite cuillerée.
Cependant ce matin, il y a de l'animation. Enfin, animation ? Devant l'étagère, il y a un hurluberlu planté comme un poireau, qui nous regarde fixement. Il n'a ni la cuillère pour nous attraper, ni le verre pour nous siroter. Que peut-il bien nous trouver de si fascinant ? Il se rapproche un peu et j'aperçois un bout de papier dans chacune de ses mains. Son regard, va lentement de l'un à l'autre, puis toujours aussi lentement se lève vers nous. Il nous fixe brièvement, puis c'est reparti pour un tour ; le papier gauche, le droit et le bocal. Cela dure un bon moment et me laisse déchiffrer sur le morceau à sa main gauche : "je suis souple comme" et, sur l'autre : "une cerise". Ça le laisse bigrement perplexe. On sent qu'il y a plus de noyaux dans notre bocal que de neurones dans le sien. À défaut de souplesse et pour l'aider, j'envisageai sur un papier : "t'es con comme" et sur un autre : "un poisson rouge". Qui de la tête de l'ahuri ou du poisson allait le mieux restituer l'image ?
2026.02.12. jeu.
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