Milos, île grecque où l'on m'a découverte en 1820.
J'ai tellement été surprise de surgir brusquement de terre où l'on m'a trouvée après tant d'années enfouie dans le noir que les bras m'en sont tombés.
Depuis si longtemps que j'attendais que quelqu'un vienne m'extirper de ce sol sombre et froid, moi, habituée au soleil et à la chaleur méditerranéenne.
Une vie nouvelle allait enfin s'ouvrir à moi.
Mais j'étais bien loin d'imaginer ce qui m'attendait...
On m'a transportée loin de mon pays, dans une ville que l'on appelle Paris, loin de mes ancêtres, où on m'a posée là, dans une salle avec quelques confrères, dont certains sont dans un piteux état.
Je dois rester toute la journée immobile, sur un pied, (ayant perdu l'autre après une chute sur un rocher), sous les regards curieux et admiratifs, parfois amusés, intéressés, mais souvent je dois faire face à des commentaires salaces, lubriques, alors que les yeux de ces goujats lorgnent ma poitrine dénudée.
La censure m'interdit de vous répéter une seule de leurs paroles, je dois rester de marbre.
Celle qui me blesse le plus et qui me met hors de moi, que j'entends des centaines de fois par jour, "pas de bras, pas de chocolat".
Je ne sais pas ce qui me retient de les gifler, ou plutôt si je sais...
Mais j'imagine très bien mon bras qui s'allonge jusqu'à leur visage, et je vois dans leur regard ahuri, leurs yeux exorbités au milieu de leur tête d'abrutis, lorsque ma main de marbre, lourde, vient s'imprimer sur leur joue endolorie.
Je jubile.
Les journées sont longues, très longues, interminables.
Vous vous imaginez, vous, rester une journée entière sur une jambe, sans bouger, lorsque vous jouez à 1-2-3 soleil ?
Même pas la possibilité de vous gratter lorsque la démangeaison devient insupportable.
À la nuit tombée, lorsque tout devient calme, silencieux, le public enfin parti, que tout respire la tranquillité, ni une ni deux, hop, je saute de mon socle et m'aventure lentement dans les salles avoisinantes plongées dans une demi-obscurité.
Je salue la Joconde qui me sourit, on se raconte notre journée, puis je me poste devant le scribe accroupi et le regarde écrire la lettre que je lui ai demandée.
Ensuite je passe devant la Victoire de Samothrace, majestueuse avec ses ailes déployées, qui déprime car elle ne peut voir le visage de ses admirateurs.
Alors je lui raconte ce qui s’est passé, je l'ai observée de loin, elle qui se dresse fièrement tout en haut de l'escalier et qui domine la salle.
Elle me remercie d'un lent battement d'ailes.
Puis je continue et je m'arrête devant celui qui fait battre mon cœur depuis le premier jour, le sublime Spartacus qui me fait face, debout, les bras croisés, montrant sa force et ses muscles, et nous restons là, à nous regarder toute la nuit.
Je ne peux même pas le prendre dans mes bras, ni lui donner la lettre que le scribe a écrite pour moi. Je n'ose lui avouer mes sentiments de vive voix.
Dès les premières lueurs de l'aube, je fais demi-tour, non sans lui avoir promis de revenir la nuit suivante, et reprends la marche en sens inverse, jusqu'au socle qui m'attend et qui m'immobilisera pour une nouvelle journée, avant l'arrivée massive des touristes surexcités, bruyants et ennuyants.
2026.02.12. jeu.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire
vous vous nous nous