La Vénus A Mis L'Eau… par Michèle

 
Mais qu’est-ce que je fais depuis plus de deux cents ans dans ce musée du Louvre, si loin de chez moi ?

J’étais si bien dans ma Grèce natale si chaleureuse sous le soleil. Et me voilà dans cette pièce froide, lugubre, à peine éclairée. Et, bien sûr, rien pour me couvrir. Ces Français, quel manque de tact, de pudeur, d’empathie !

 

A l’origine, ma statue ornait les thermes de Mélos où je travaillais en tant que prêtresse des eaux. Issue d’une famille aisée, ma beauté attirait de nombreux baigneurs. C’était il y a plus de deux mille ans ! Les bras m’en tombent. Ils étaient si beaux mes bras. Les archéologues ont eu beau fouiller, ils sont restés introuvables : peut-être des pilleurs sans scrupules étaient passés par là ? Peut-être leur servent-ils maintenant à se gratter le dos ? Ou autre ? Je ne veux pas le savoir.


Donc je vais vous décrire mon image originelle. Mon bras gauche dont il ne reste rien était élégamment relevé. Il tenait un récipient typique grec posé sur l’épaule, peint en noir et orné de scènes en rouge et ocre représentant des déroulements de bains dans les thermes. Sur mon bras droit replié devant moi il y avait une grande serviette moelleuse destinée aux usagers.

Le broc tenu sur mon épaule gauche contenait une eau pure tiédie enrichie d’une huile délicatement parfumée. Moyennant un petit supplément qui s’ajoutait aux frais d’entrée aux thermes, je rinçais les baigneurs qui le désiraient après leurs ablutions. De plus, après le passage de plusieurs occupants dans le bassin central ou les petites cuves individuelles, l’eau n’était pas si pure qu’on veut bien le croire donc c’était une bonne précaution.

 

Mon nom à l’époque était déjà Venus. Pour ça, j’ai de la chance, rien de changé. À chaque rinçage le gérant des thermes annonçait : « la Vénus a mis l’eau » et comptabilisait le nombre de cruches versées afin de récupérer les taxes dues.

En tant que prêtresse des eaux, j’étais très respectée tant par les hommes que par les femmes qui fréquentaient les thermes. La clientèle était nombreuse et bienveillante. Beaucoup d’hommes profitaient du sport dans le stade voisin avant de venir se baigner. Les gens se détendaient, prenaient le temps de discuter, se donnaient rendez-vous pour revenir ensemble plus tard.

Rien à voir avec ce remue- ménage autour de moi dans cette pièce froide comme mon marbre. Tous ces visiteurs incessants me fatiguent, tout le temps à me dévisager sans vergogne en s’attardant sur mon buste. Et beaucoup parmi eux auraient besoin d’un bon bain, je vous le confirme, mon nez ne peut rester de marbre.

 

En tout cas ils ne se posent aucune question sur ma vie antérieure. Ah, s’ils savaient !

J’étais « La Vénus a mis l’eau ».

2026.02.12. jeu.

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