« Tant va
la cruche à l’eau qu’à la fin les bras lui tombent. », ainsi parlait un
triste fâcheux l’autre après-midi en lorgnant mes tétons. Pauvre
imbécile ! La cruche… elle t’en briserait bien une paire sur ta tête vide,
la cruche, aïe ! aïe ! aïe ! Et qu’en sait-il de mes
membres ? Je suis arrivée ainsi au Louvre, et je viens de loin.
Lors de mon
voyage jusqu’ici je n’ai pas pu m’appuyer, comme le font les nostalgiques, bras
croisés, au bastingage, pour saluer d’un Adieu déchirant mon île de
naissance, ma mère porteuse, la chair à laquelle ma chair fut arrachée, la voir
disparaitre derrière la mer, sans signe d’amour déchiré, quelle douleur ! Mon
arrivée à Toulon fut discrète, une chance, difficile d’agiter les bras que je
n’avais pas.
Depuis mon
installation au Louvre, les interrogations n’ont de cesse : qu’a-t-elle
bien pu faire de ses bras ? Comme si vivre démembrée tenait de ma propre
volonté, c’est idiot ! Aujourd’hui encore je ne crois guère à l’accident
de manutention, dans ce cas tout aurait été fait pour me remettre en état
d’origine. Pour moi il s’agit d’une action vandale. Ah ! si je le tenais l’abruti
maladroit qui m’a brisé les bras, des années que j’y songe, à quoi a bien pu
lui servir une paire de bras en marbre ? C’était sans doute un faignant
notoire, et idiot beaucoup, qui craignant de fatiguer les siens, de les user
jusqu’à la moelle, avait trouvé malin d’en faire travailler d’autres, tandis
qu’il se roulait allégrement les pouces au fond des poches. Il y a des gens
curieux aux phalanges bien habiles.
Et pour les
embrassades ? Pas facile. Les gens m’aiment, ils viennent, me regardent avec
une attention particulière, est-ce mon torse nu ? est-ce l’absence de
membres supérieurs ? Ou simplement ma beauté magistrale, cela dit en toute
modestie, c’est écrit et pas que par des bigleux. Dans le regard des
visiteuses, des visiteurs passe une sympathie touchante, je les embrasserai
toutes, tous, les réchaufferai avec passion, mais pas possible car de bras
zéro.
Sans bras je
suis, n’en déplaise aux stupides, et la grue je fais, ce qui doit conforter la
troupe de crétins crasseux sur les faibles capacités cérébrales qu’ils me
présument, s’ils savaient ce que je pense des leurs... Je fais la grue, le pied
de seulement, posture bien inconfortable, la raison de ce perpétuel et fatigant
équilibre est la conséquence d’un attachement sentimental particulier, un
admirateur ancien voulait prendre mon pied… à coup de pierre. Original excessif,
il réussit dans son dessein, bienheureuse qu’il se soit attaché à détacher mon
pied plutôt que mes seins, j’ai peine à m’imaginer le buste dépoitriné.
Autre source de
complication due à mon démembrement, les rencontres à la cave du Louvre Au
Rendez-Vous Des Trois Ailes. On se retrouve entre œuvres, on discute, on
anecdote, on rigole beaucoup et on sirote plutôt. Et s’accouder au zinc ?
Bah ! Non ! Les copines m’abreuvent, Bacchus Richelieu surtout,
bras-man sans faux col, avec lui c’est la fête jusqu’au bout de minuit, pas
plus tard car ensuite il nous faut retourner à notre piédestal, retrouver le
juste cartel.
Si les Anges et Samothrace volent de leurs lourdes ailes, il me faut faire le chemin du retour à cloche-pied et la marelle est longue quand l’hydromel est fort à la Saint Amboise à l’automne finissant.
2026.02.12. jeu.
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