Au fond du faitout la faim fait tout avant que sa fin en finisse.
En ce jour lointain, au jardin, c’est la troisième réunion des légumes-racines. Carottes, navets, betteraves rouges, pommes de terre se retrouvent en souterrain, gonflés de protestation et de révolte contre ces légumes à l’air libre qui envahissent l’extérieur sous les yeux de leurs feuilles attristées. L’animosité s’exprime, tenace.
— Y en a marre de ces aubergines et de ces courgettes qui se prélassent au soleil, soucieuses de leur corps luisant.
— Sans parler du clan des choux et sa déclinaison ridicule : choux-fleurs, choux verts, choux frisés, choux chinois, choux romanesco. Ils se prennent pour qui ces abrutis ?
— Et le club des poids lourds : potirons, potimarrons, butternuts. Et la citrouille ! Une vraie cinglée, celle-là. Elle attend qu’une fée, d’un coup de baguette magique, la transforme en carrosse.
— C’est injuste que ces nantis bénéficient d’une vie en plein air et pas nous.
— Mobilisons-nous pour les harceler, les épuiser, écraser leur arrogance.
— Organisons-nous pour les détruire, les éliminer.
Le plan des légumes-racines, pourtant bien huilé, ne put fonctionner.
Dès le matin qui suivit son élaboration, le potager fut petit à petit vidé de ses habitants. Privilégiés et défavorisés : une même destinée.
L’assassin était le jardinier...
Les récoltés furent, sans distinction de classe, épluchés, découpés en morceaux ou en rondelles. Certains furent défigurés en purée ou en potage, d’autres en ratatouille ou en gratin.
L’assassin était le cuisinier...
2026.10.08. jeu.