À l’arrivée, comme chaque dimanche après-midi ensoleillé, je m’installe dans le coin habituel du banc habituel. Un ‘‘À bientôt ma Princesse’’ tout aussi habituel et ma mère file sur la piste de danse, loin, le plus loin possible.
Isolée dans le coin habituel du banc habituel, il me faut attendre son retour lointain, pétillant ou dépité. Attendre qu’elle revienne, accompagnée ou seule. Attendre un : ‘‘Suzanne, je te présente Monsieur...’’ ou rien. Attendre là, devant la bouillie de ces robes agitées et le fouillis de ces chapeaux ridicules. Attendre dans le bruit de cette musique de vieux et les gloussements de basse-cour. Attendre l’éventuelle grenadine à l’eau que ma mère m’offrira à son retour si son humeur le permet.
Sauf que ce dimanche, tout bascule. Alors que l’ennui glisse en moi, sature mes yeux blasés noyés sur la piste de danse, un ‘‘Mademoiselle, je peux ?’’ balaye de mes oreilles la cacophonie ambiante.
Un garçon, costume noir, chemise blanche, tête nue, cheveux souples, sourire magnifique et mon ‘‘Oui’’ plutôt timide.
Il s’assoit à côté de moi, on se présente. On parle, on se regarde. On plaisante, on rit. J’oublie les froufrous stupides, les canotiers crétins. On ne danse pas : ce truc, c’est pas de notre âge.
Soudain la voix agacée de ma mère : ‘‘On y va, Suzanne. Dépêche-toi, je t’attends.’’
- À bientôt, Belle Demoiselle.
- À bientôt Félix.
Je m’éloigne, me retourne. Nos mains s’agitent. Retour à la maison : ma mère devant, moi derrière. Les bagues rugueuses ne coincent pas ma main.
Le vent tourne, Moulin. Vivement dimanche.
2025.11.13 jeu.