Mon Aminale De Compagnie par Hug

 
Longtemps, je me suis couché de bonheur pour doux dodo avec Doudo mon aminale, le dodo doux.

Je me souviens du jour joyeux lorsque, de retour du marché, ma Maman déposa, au centre de la table de la cuisine, se servant de mon bol breton ébréché, sur les flancs duquel mon prénom Gudule brillait beau, comme d’un coquetier hors-norme, un œuf d’un volume suffisant pour se caler droit sur les bords de faïence. Maman avait déniché le phénomène à un des étals des bancs à cent francs, celui où le marchand faisait dans l’exotique. Il s’y vendait des choses inconnues, certaines se mangeaient, crues peut-être mais les novices que nous étions les cuisaient longtemps les transformant en insipides nourritures. Il y avait des flacons aux odeurs étonnantes ou écœurantes selon l’humeur des narines s’en emplissant, des trucs durs ou mous indéterminés qui coûtaient deux thunes et que nous laissions au marchand qui n'en savait pas plus. Ce matin-là, Maman avait trouvé joli ce qu’elle prenait pour un bibelot original.

Et si je le couvais, dis-je, bienheureux à l’idée d’une éclosion surprise. Mes parents me sourirent comme chaque fois qu’ils acceptaient mes propositions enfantines. Je filais dans ma chambre, je nous installai sous la couverture, d’abord l’œuf, ensuite moi sur lui.

Les vacances d’été tombaient à pic, je ne quittais le lit que pour les nécessités vitales et hygiéniques, le reste du temps je gardais au chaud mon trésor, comme la poule aux œufs d’or aurait dû le faire. J’avais à portée de main un livre de cuisine Les mille façons d’aller vous faire cuire un œuf dont j’arrachais avec précision chaque page avec un calme colérique.

Mes jours passaient immobiles, j’en ai perdu le compte pris que j’étais dans la tempête de rêves que mon imagination alimentait Comment serait ce poussin ? Sera-ce un serin ? mais l’œuf était bien trop énorme pour un si petit oiseau. Sera-ce une autruche ? un émeu ? cette fois la capsule semblait bien petite pour si gros poussin. Ou bien un dinosaure ? j’avais vu des dessins dans le journal de Quinquin, leurs œufs étaient en cailloux, celui qui occupait mon lit, mes jours et mes nuits, était bien trop léger pour en être.

Quelle bestiole sortirait donc de cette enceinte ? C’est une nuit que la pensionnaire décida qu’il était temps de voir ailleurs si l’espace était plus grand. D’abord un bruit léger, comme celui du petit burin du graveur sur pierre tombale, un éclat sur la coquille, une lézarde courant en surface et cric-crac apparut le noiseau nouveau. Et pas commun l’emplumé avec un bec à en clouer d’autres, tenant bon volume, son dessus bossé se terminant en une pointe plongeante. De profil, le tout neuf sortant de l’œuf semblait sourire à qui voulait bien croiser son regard. Et ce fut moi. Le lien se noua solide au premier clignement.

J’entrepris de le nourrir, n’ayant pas de carnet de santé je composai les soins comme Maman le faisait avec poules, canards et pintades : pain, beurre, confiture, du son de blé, du maïs au pilon et de l’eau. Je me fis nourrice, pince à épiler d’une main, pipette dans l’autre, devant moi un bec ouvert en gouffre à bouffe. La becquée… de grands moments de patience et d’amour qui nous rapprochèrent, tout autant que quelques résurgences de la part de l’aminale.

Le pharmacien du quartier conclut, très étonné, après une recherche appliquée dans d’anciens livres, que notre nouveau venu était un dodo. Ni une ni do, je le prénommai Doudo, mon Doudo le doux dodo dodu, enfin dodu pas tout de suite.

Il grandit vite pourtant l’aminale, efficace régime Maman. Nous étions tout le temps ensemble, plus qu’ami, plus que frère, frère siamois tellement Doudo ne me lâchait pas la semelle. Les semaines filaient belles, joyeuses, insouciantes, côte à côte nous allions en promenades en forêt, à la rivière, au lac, Doudo restait tout à mes côtés, pas de dandinements de travers, même les signes des cygnes ne le troublaient. Nous aimions écouter le chant des merles au petit matin, mais jamais Doudo n’y répondit. Pour les sorties ville, je prenais soin de le porter, Doudo s’installait sur mon épaule, nos visites étaient remarquées, tellement que les passants nous interpellaient Hé ! voilà Capitaine Pirate et son Coco sur l’épaule. Nous avancions, lui fier comme un paon, moi comme un coq, une vraie basse-cour à nous deux.

La vie était agréable, tout allait bien, pourtant j’étais inquiet. Quand le jour viendrait de son envol, que ferait Doudo, car un oiseau vole, c’est ainsi et si le vol lui donnait des ailes et qu’il parte pour ne jamais revenir ? Le pharmacien ne répondait à mes questions répétées sur ce sujet que par d’évasifs Je ne sais pas Gudule, les livres ne parlent pas du vol du dodo.

 La rentrée d’école ! Demain ! Déjà ! Ma mère et mon père avaient parlé à Monsieur Victaur mon instituteur, il était d’accord pour que Doudo m’accompagne le premier jour, j’étais soulagé. Bien des gamines et des gamins connaissaient notre drôle d’équipage, mais notre entrée dans la cour fit son effet, Doudo à l’épaule, son sourire au bec, le regard vif, se balançant doucement, avait de quoi attendrir les pierres d’angle de l’école. Je fis les présentations, enthousiasme dans la salle de classe.

Pour cette première journée, en l’honneur du visiteur emplumé, l’instituteur fit un cours d’ornithologie. Il nous expliqua les oiseaux, leurs plumages, leurs nids, leurs lieux de vie, leur nourriture, la migration pour certains. Monsieur Victaur sortit de derrière son bureau un étrange objet fait de morceaux de bois, de fil de fer, de cordelette, il dit Ceci est la maquette d’une machine imaginée par Léonard de Vinci. Monsieur Victaur l’avait fabriquée à partir des dessins de l’inventeur italien pour nous expliquer le vol des oiseaux. Je levai la main. Gudule, oui ? Monsieur, mon dodo i’ volera bientôt ? L’instituteur s’avança, regarda Doudo installé sur l’autre siège du bureau-pupitre, me regarda, un peu peiné, un peu gêné Tu ne verras jamais Doudo traverser le ciel, le dodo ne vole pas, il ne peut pas et depuis longtemps. Je compris alors que le pharmacien n’avait sans doute pas voulu me peiner en prétendant ne rien savoir de l’incapacité du dodo à pratiquer le vol libre.

 

Je me mis alors à rire, heureux de cette nouvelle, Doudo ne volerait jamais, il ne me quitterait jamais. J’imaginais déjà toutes les promenades à venir ne craignant plus de la part de mon aminale une folle envie de battre des ailes qui le ferait s’envoler à l’horizon, loin, trop loin de moi.

 

2026.01.15. jeu.

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